ALLOCUTION DE MEUSSIEU LE RESIDENT DE LA RAIE PUBLIQUE
[Le Résident s'amène... On entend ses pas lourds derrière le pupitre, mais on ne peut l'apercevoir. La ministresse du Profit et des
Rentes boursières se met à quatre pattes et place un tabouret (dessiné par Murakami) sur lequel vient se jucher le gnôme résidentiel. La ministresse est une espèce de clône de la Pannafieu,
escarpins haute cordonnerie, chevelure courte et mèches argentées, tailleur gris-bleu sombre, sourire bas découvrant de fausses dents immaculées, bracelet en argent au poignet gauche, peau tendue tannée aux U.V. A la veille du krach boursier elle vient d'annoncer que l'horizon économique était dégagé pour des
décennies.]
Camarades !
une crise de confiance sans précédent ébranle l'économie mondiale et elle ébranle aussi vos nerfs fragilisés. Des millions de petits
épargnants dans le monde voient fondre leur patrimoine, des millions de retraités craignent pour leur retraite, ces millions de foyers modestes sont mis en difficulté alors qu'ils nous
soutenaient sans faille. Les Français ont la trouille pour leurs économies, pour leur job (ou leur chômage ou leur RSA), ils n'achètent plus les marchandises que vous leur fourguez
[murmures d'approbation].
La peur est mauvaise conseillère. Quand on a peur, on ne rêve plus sur les décideurs, on ne se projette plus dans l'avenir et on commence à gamberger
sévère. La peur est la principale menace qui pèse sur nos profits. Il faut vaincre cette peur. On ne rétablira pas la confiance en disant la vérité. La vérité, ce n'est certes pas chose à dire
aux Français [murmures d'approbation].
Dire la vérité aux Français, ce serait leur dire que la crise est loin d'être une exception, que ses conséquences nous seront profitables si nous savons
manoeuvrer, que la France est un Empire déchu auquel il ne reste plus qu'à rentrer dans le rang. Ce serait leur avouer que la crise actuelle aura finalement des conséquences positives sur notre
prospérité, négatives sur la leur et sur leur capacité à continuer d'acheter comme des zombies les montagnes de marchandises inutiles que vous produisez avec la belle énergie de vos employés.
Alors la "vérité" camarades, on n'a qu'à se la ranger sous le bureau, comme d'hab' ! [applaudissements nourris]
Notre génération a cru vaincre le communisme, elle a rêvé d'un monde où la mondialisation réglerait tous les problèmes et mettrait enfin au pas les salariés. Ce
rêve est parti en capilotade. C'est une certaine idée de la mondialisation qui s'achève avec ce faux pas de nos amis banquiers [dans l'assistance certains
s'observent en chiens de faïence]. L'idée que les marchés ont toujours raison est la seule valable, mais n'allez pas le crier sur les toits [murmures d'approbation].
Ce système où celui qui est responsable d'un désastre peut partir avec un parachute doré, où un trader peut faire perdre 5
milliards d'euros à sa banque sans que personne ne s'en aperçoive... ce système est le nôtre mes amis, et il s'agit de le préserver, de préserver des inégalités raisonnables, de démoraliser les
classes moyennes (afin qu'elles cessent de nous les briser avec leur admiration ridicule et leurs ambitions grotesques) et de ré-alimenter la spéculation, qui est notre principale source de
jouissance spirituelle [applaudissements]. Ce système c'est l'économie du Marché, c'est le capitalisme universel, u-ni-ver-sel !
[applaudissements nourris].
L'économie du Marché, c'est le Marché tout-puissant, le Marché mis au service de l'accroissement du Profit, le Marché pour le Marché, pour nous tous, quoi.
[applaudissements]. L'économie de marché, c'est la loi de la concurrence et de l'élimination des plus faibles. Nos amis américains, bien que
créationnistes en diable, le savent bien: Darwin avait raison. Ce qui renforce une société quelle qu'elle soit, c'est la concurrence et l'émergence du plus capable, du plus compétent, du plus
com-pé-ti-tif [murmures d'approbation]. C'est cette loi naturelle qui abaisse les coûts de production et conséquemment les prix, qui épanouit les
rentes et qui profite à tous les décideurs. Ce n'est pas la primauté donnée aux ergoteurs mais aux chefs d'entreprise. C'est la récompense de notre travail, de nos efforts et rien d'autre.
Le capitalisme, c'est une éthique de la richesse, c'est une morale de la compétitivité, ce sont des institutions qui symbolisent son pouvoir et sa pérennité. La
crise financière que nous connaissons aujourd'hui, c'est la crise d'un système qui s'est éloigné de ses valeurs les plus fondamentales : fierté, initiative, fermeté et décisions [murmures d'approbation].
Les alter-mondialistes [quelques huées] n'offrent en vérité aucune solution à la crise actuelle. Mais ils amusent le
peuple. Il nous faut donc utiliser leurs compétences. Se contenter de ponctionner l'électeur comme d'hab' risque cette fois-ci de nous faire imploser les Bourses, si vous voyez ce que je veux
dire [rires]. Alors on va refonder le capitalisme sur des bases plus solides, on va tout verrouiller
!
Il nous faut trouver un nouvel équilibre entre l'État et le Marché. L'auto-régulation, le laisser-faire, le Marché tout puissant qui a toujours raison demeurent
plus que jamais notre credo [soupirs de soulagement]. Mais le dire à tous les vents : c'est fini. On baisse le rideau. Nous venons de passer à deux
doigts de la catastrophe. On ne peut pas prendre le risque de recommencer à jouer franc-jeu. La moralisation de façade du capitalisme financier est une priorité, n'en déplaise à nos partenaires
financiers. D'ailleurs la gauche nous apporte son soutien. Je vous demande d'applaudir le représentant du Parti Socialiste [un bonhomme rose et joufflu se
soulève et agite une main grassouillette ; quelques ricanements fusent].
Camarades !
ou bien vous vous rabibochez entre décideurs, ou bien c'est moi qui vais vous mettre d'accord avant la fin de l'année. Pour
commencer, vos rémunérations doivent être indexées sur les performances réelles de vos entreprises [protestations]. Ca suffit ! Ceux qui prétendent à un parachute doré alors qu'ils gèrent le business comme des buses ont intérêt à s'acheter un protège-gonades. Que les dirigeants en
croquent, O.K. c'est normal mais il leur faut revenir aux pratiques du bon vieux temps : on arrose les cadres, les chefs d'équipe, les syndicalistes - y'a pas plus corruptible - etcetera et même,
on lâche quelques biftons - oh, 3 fois rien - à ceux qui ont les postes les plus pourraves et je sais que, chez vous, il n'en manque pas de ces bourrins ! [toute la salle éclate de rire]. Tous, vous possédez des moulons de stocks-options, lâchez-en
quelques-unes à ces crétins qui parlent d'"économie participative", ça vous les mettra à la botte un bon moment.
Ou à défaut, bricolez un bon petit système d'intéressement. C'est quand même pas la mer à boire, alors au taf ou ça va branler dans le manche, on est tous sur
le même bateau et il ne faut pas qu'il se transforme en "Titanic-les-profits" [quelques rires polis].
Ceux qui se sont loupés et ne veulent pas assumer ont intérêt à faire un moulage de leur tronche parce que moi, je déballe la
guillotine et je rapplique ! [murmures de crainte]
Il faut mettre des barbelés autour des banques pour réguler le système. La crise que nous connaissons devrait amener à un lessivage de grande ampleur de tout le
secteur bancaire. En France, je ne lâcherai pas les balloches aux financiers avant qu'elles aient rendu leur jus. Il faut se poser les questions qui fâchent, évoquer les endroits où
nous aimons rester entre gagnants : les îles Caïman, le Luxembourg, Panama, Monaco, et coetera... Il faut mettre sur le tapis les ventes à découvert, la cotation en continu qui permet de vendre
ou d'acheter à tout moment des actifs et autres bidouillages pour arrondir vos fins de mois. Bonjour la discrétion. Je prends dès maintenant le contrôle des agences de notation
[protestations]. Hé ho ! Vous les avez tellement marronnées que même la bonne femme qui n'a pas peur de mettre ses
merdiques économies chez vous n'a plus confiance. On est dans l'oeil du cyclone, il faut faire le grand ménage dans la monnaie, sinon on est mort. C'est ça que vous voulez ? Non, bien
entendu.
Il est nécessaire que les chefs des principales Familles concernées par la crise se réunissent avant la fin de l'année pour en tirer les leçons nécessaires. Il faut
remettre à plat tout le bordel financier mondial, comme Bretton Woods en 1944. On ne peut pas penser à survivre demain avec les idées d'hier.
J'appelle l'Europe à réfléchir sur son incapacité notoire à faire face à l'urgence, à balancer par-dessus bord ses règles ringardes, ses principes moisis. L'Europe
est vieille, elle pue sous les aisselles. Elle doit engager une réflexion collective sur sa conception de la concurrence. En en plus maintenant c'est 27 pays, 27 putains d'Etats qui passent leur
temps à se chier dans les bottes. Mais quand le Marché tousse, l'Europe attrape la crève. L'UE ne doit pas se contenter d'être l'escort-girl ménopausée des autres joueurs à la table du
Marché.
Les banquiers sont dans la mouise. Les épargnants qui ont eu confiance en eux s'estiment à juste raison enfilés comme des fausses perles. C'est donc l'Etat
qui prend la main pour garantir la sécurité et la continuité du Marché. Je le dis avec la même détermination. Si les difficultés actuelles devaient entraîner une réduction du crédit,
j'interviendrais pour que les financements puissent être assurés. Ce n'est pas dramatique : le fric qui manque dans la poche droite du petit porteur, je le lui prends dans la gauche
[ricanements].
Bien que les ménages français ne se soient pas assez endettés, ces ingrats, désormais ils n'arriveront plus à habiter ailleurs que dans des poubelles. Là aussi, va
falloir leur ponctionner le cash qu'ils n'ont pas pour repeindre leurs taudis en rose socialo et vert écolo.
La relance du Marché est engagée. Nous l'avons engagée avant tous les autres, avec l'allongement de la durée du boulot, les heures sup', la baisse des salaires,
l'augmentation des cadences, ce qui nous a permis de mieux résister à la crise. Aujourd'hui, il faut du calme, éviter de trop appeler l'Etat à la rescousse, même si vous êtes en train de couler.
On s'arrangera entre nous, pas besoin d'étaler nos slips sales sur la place du village.
Le monde change, nous devons changer avec lui. La crise appelle à accélérer le rythme de la pressurisation au travail. Il n'existe aucune solution miracle qui
permettrait aux salariés d'échapper à ce qui les attend et vous, vous êtes le tube de vaseline [quelques
pouffements].
Création du RSA, augmentation du minimum vieillesse..., est-ce qu'il y a marqué "Mère Teresa" sur mon front ? La vérité, c'est que l'État peut très bien
financer indéfiniment ses dépenses par les ponctions sur le travail, tant que les salariés ferment leur gueule. L'argent de l'État, c'est l'argent des Français qui travaillent. Les dépenses de
l'État doivent donc augmenter sans cesse, en évitant les remous sociaux. L'année prochaine, 30 600 emplois seront sucrés dans la fonction publique. La réforme de l'hôpital sera verrouillée, il y
aura moins de lits et plus de malades. Les fonctionnaires seront associés à la productivité de leur administration, il va leur falloir se presser le citron à bloc s'ils veulent qu'on lâche les
biftons [ricanements]. Nous allons engager la deuxième étape du dégraissage de l'État dès l'année prochaine :
privatisation des services "publics" toxiques, nationalisation des secteurs financiers vitaux [applaudissements nourris].
Le moment est venu de poser la question du nombre de pions des collectivités locales. Source d'inefficacité, de difficulté
supplémentaire, sans compter le fric qu'ils nous pompent comme d'avides prostituées parce que ces messieurs, les impôts locaux et les dessous-de-table ne leur suffisent pas. Ça fait trop
longtemps qu'on en parle sans rien faire. Maintenant on va agir et décider. On va relancer l'industrie du sapin duquel on fait les bières.
Je ne conduirai pas une politique d'austérité, qui conduirait à la récession. Notre objectif, c'est de rendre du pouvoir d'achat au troupeau, non de leur en
prendre. La France s'en sortira en exploitant plus ses "ressources humaines". Si nous arrivons à nettoyer le nombre d'échelons territoriaux, nous pourrons enfin nous débarrasser de la taxe
professionnelle [applaudissements]. La France s'en sortira en faisant
travailler davantage ses salariés [approbation générale].
Dans la situation actuelle, tout ce qui pourrait contribuer à alourdir le coût du travail serait suicidaire
[applaudissements]. Financer le RSA en taxant le travail c'est kif-kif. J'assume, j'assume, la décision de taxer le RSA en
taxant les revenus financiers qui, depuis des années, augmentent plus vite que les revenus du travail. C'est le prix à payer si vous voulez éviter un vrai Grenelle social, c'est-à-dire vous retrouver à faire l'épicier avec la CGT. Au vu de la coupe de cheveux de son secrétaire général, j'imagine que la perspective ne vous enchante
pas [rires et approbation générale].
Quand je dis : "Nous sommes le gouvernement de tous les Français", comme vous le savez
tous, c'est du pipeau mais cela permet de remettre l'esprit d'entreprise au coeur du système. Tout a été fait pour empêcher les plus beaux pigeons d'entreprendre. Il faut accorder une priorité à
l'industrie au moment où l'étau de la finance se desserre un peu. C'est le moment de se retrousser les manches et de s'enlever le doigt du cul !
Dire la vérité aux Français, c'est leur dire que nous passons d'un monde d'abondance (pour nous) à un monde de rareté (pour eux).
La pilule a la taille d'une citrouille et il va falloir la leur faire glisser par le colon.
L'épuisement à venir des ressources naturelles sera une préoccupation de tous les jours. Il va falloir payer plus cher le
pétrole, le gaz, produire différemment, bref ça promet d'être chiant. Si l'on ne veut pas que des catastrophes écologiques débouchent sur des catastrophes humaines et politiques, il faut
faire cracher le "juste prix" au chaland - comme disent ces idiots d'alter-mondialistes. Et je reprends également à mon compte la formule célèbre du groupe "Nique Ta Mère" :
"le monde de demain quoi qu'il arrive nous appartient ! " [applaudissements
fervents].
Il est exclu de renchérir les prix de la grande consommation, si on ne veut pas se retrouver demain avec une grande jacquerie des
feignasses, SDF et autres rebuts qui traînent dans les caniveaux de France [cris d'horreur].
Mon devoir, c'est de prendre les décisions, de les assumer tout de suite. Je crois que la "croissance durable" est une excellente
formule piquée aux écolos pour endormir le troupeau.
Il ne s'agit pas de sacrifier l'avenir au présent. Face à
la crise, il y a l'attitude positive de rester dans la coulisse, d'attendre que ça passe. C'est ce qu'on va faire et on va aussi profiter de la crise pour finir de mettre
au pas la chienlit de ce pays [approbation générale]. Il y aura des mécontentements. Mais personne ne pourra dire que
le gouvernement de la France n'a pas bougé. De cette crise, on va faire l'opportunité de se blinder plus que jamais ! ["bravos !" et "hourrah !"
fusent].
Ce n'est pas parce que nous avons le nucléaire que l'on va être absents des nouvelles sources d'énergie. Nous allons remplacer
les centrales nucléaires par des centrales de nouvelle génération, de façon accélérée. A mon grand ami Nicolas Hulot, je dis : "Va donc pleurnicher chez ta femme, la Hulotte !" ah ! ah ! ah
! [éclats de rire].
Tous ces défis sont immenses. Mais la France peut les relever. J'ai confiance dans la crédulité des Français, une spécificité
culturelle bien de chez nous. Tant mieux ho ! ho ! ho ! J'ai la certitude que nos réformes vont porter leurs fruits. et que c'est nous et nous seuls qui les cueillerons. Par le travail de tous
ces petits besogneux qui passent leur temps à bouffer nos miettes de pain rassis et fourrent leurs crottes sous la moquette, la France saura faire sa place dans le monde du XXIème siècle, et
cette place sera la nôtre, servie sur un plateau d'argent massif ! [applaudissements]
Jamais depuis 1929 autant de changements n'ont été accomplis en si peu de temps. Quand la situation mondiale deviendra meilleure, nous
tirerons les fruits de nos efforts et de notre patience sur le dos robuste du peuple, le chômage contrôlé et la relance de la consommation effrénée de marchandises inutiles, parce que y'a pas de
raison que ça reparte pas comme en 39. Je ne vous fais pas un dessin, nous avons tous des enfants et il s'agit de leur assurer un futur aussi florissant que notre présent. Sur la crise, je suis
totalement optimiste : en dernier ressort, si nous savons y faire, cette chienne nous profitera largement. J'ai la conviction qu'il n'y a pas d'autres voies efficaces pour revivifier le Marché.
Nous devons anticiper le foutoir pour ne pas que le foutoir ne nous expédie dans le passé. Merci à tous, camarades ! [ovations ; la salle se
lève]
[La ministresse du Profit et des Rentes boursières réapparaît à 4 pattes et, au lieu de replacer le trépied Murakami, elle offre son dos
aux talonnettes du Résident. Celui-ci descend du pupitre, s'essuie les pompes sur le tailleur gris ("merci Mr le Président" souffle la ministresse) et disparaît. Son pas lourd et saccadé
s'éloigne tandis que redoublent les vivats de la salle.]
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