LES SYNDICATS, FORME D'ORGANISATION "ABSOLUE" ?
La révolution, envisageable dans un futur encor indéterminé, n'étant pas une question de formes d'organisation, il est édifiant de revenir sur l'histoire du mouvement ouvrier : en Italie et en Allemagne, apparurent dans les années 1920 des formes d'organisations immédiates directement inspirées des Soviets révolutionnaires, les conseils ouvriers et conseils d'usine.
En Italie, leurs compétences se limitaient aux sanctions et licenciements prononcés par la direction. De leur côté, les syndicats s'occupaient des salaires et des horaires de travail.
Vint la 1ère boucherie mondialisée, la guerre de 1914-18. Le droit de grève fut supprimé car la mobilisation générale concernait notamment et surtout l'industrie de l'armement et tous les secteurs d'approvisionnement des armées. Les conseils n'eurent pratiquement plus aucun "droit". Ils perdurèrent pourtant et prirent alors un caractère réformiste. Plus tard, ils devinrent la base des conseils d'usine de l'"Ordine nuovo" d'Antonio Gramsci (mais ceci est une autre histoire).
Bakounine affirmait déjà contre Marx que la direction politique doit appartenir aux "ouvriers organisés sur les lieux de travail". Dans l'esprit de l'anarchiste russe, le Parti n'était qu'une machine à enregistrer les phénomènes sociaux, au nom de la lutte contre le bureaucratisme. Ce danger à l'intérieur d'une organisation révolutionnaire était réel. Mais ce n'étaient certes ni des expédients organisatifs ni des triturations du programme politique qui allaient en venir à bout.
En outre, ce danger réel s'avère plus menaçant dans les organisations de base (on le constate aujourd'hui chez les syndicats). Seul des ouvriéristes auraient pu les croire immunisées du fait de leur composition ouvrière. Vieille rengaine démentie par le cours réel des évènements : du sein des syndicats ouvriers surgirent les pires traîtres à la cause ouvrière.
Dans les organisations immédiates tout comme dans les groupes parlementaires a toujours prévalu la politique de la diplomatie, de l'opportunisme et finalement en toute logique de la trahison totale. Le contact étroit et permanent des dirigeants avec la "réalité" capitaliste les conduit à un répugnant "pragmatisme" : on surestime l'annexe et le contingent, on lui sacrifie allègrement la longue et difficile voie vers l'assaut révolutionnaire du pouvoir. Dans les groupes parlementaires, les députés ouvriers trouvent dans une ambiance corruptrice toutes les possibilités d'intégration à la machinerie électoraliste. Oublié le mandat pour pratiquer le parlementarisme révolutionnaire : dénoncer l'institution et prôner sa destruction prochaine. Le syndicalisme révolutionnaire fut alors une réaction à la pratique réformiste des chefs, mais ne put que se leurrer et, avec lui, la classe ouvrière, en lui fournissant des instruments et des formes de lutte politique impuissants.
Rien ne changea ; le réformisme continua de pratiquer son obscène collusion avec le pouvoir d'État de l'ennemi de classe. Les conseils d'usine connurent leur jour de gloire à l'automne 1920, lors de l'occupation des entreprises. Finalement ils purent en gérer quelques-unes, occupées par leurs employés ; ce fut leur sommet et leur chant du cygne et le capitalisme ne s'en porta pas plus mal.
En Allemagne le nazisme trouvera des formes d'organisation prêtes à l'emploi : l'opportunisme social-démocratique, pacifiste, anti-fasciste et contre-révolutionnaire (ça va ensemble), lui avait déblayé le chemin. La quintessence du projet fut avalisée par la loi du 4 février 1920, dans laquelle on énumérait les tâches principales des conseils d'usine :
a) collaboration avec la direction de l'entreprise pour promouvoir l'efficacité de la production et l'introduction de nouvelles méthodes de travail (c'était visionnaire !) ;
b) promotion et maintien de la paix industrielle, grâce à l'intervention rapide des bureaux de conciliation et autres moyens aptes à régler fissa les conflits.
Ne jurerait-on pas la profession de foi récente commune à l'Etat, au Medef et aux syndicats "modernes" ? Dès lors qu'il s'agit pour eux tous d'éviter un fléau bien pire que la peste (c'est-à-dire la grève), on serre les rangs derrière la défense du système qui rétribue grassement ses serviteurs et pauvrement ses esclaves.
Dans les années 1920, le gouvernement social-démocrate allemand ("de gauche" comme on dirait aujourd'hui) transforma les conseils ouvriers en organes d'État qui, soi-disant, auraient pu et dû constituer un "gouvernement industriel ouvrier", prétendu "pouvoir prolétarien" sur les moyens de production. L'État capitaliste alla jusqu'à s'emparer des syndicats (encor d'une actualité brûlante !). Sans la direction d'un Parti politique, les organisations de classe perdirent leur capacité politique radicale. Elles finirent par refuser la lutte de classe et, en raison de ce renoncement fatidique, furent utilisées par la classe ennemie.
Presque un siècle s'est écoulé, rien ne semble avoir bougé. Le capitalisme s'emploie à utiliser la même boue procédurière, soutenu en sous-main par directions syndicales et partis opportunistes de la gôche d'aujourd'hui.