Il y a 30 ans, la Rote Armee Fraktion allemande et les Brigate Rosse italiennes menaient contre leurs Etats démocratiques respectifs des actions de guerilla urbaine, revendiquant toutes deux l'utilisation de la violence armée contre le blindage des superstructures étatiques, machineries dont le rôle fondamental est, en dernière instance, de défendre et protéger un statu quo basé sur le rapport de force entre classe exploiteuse ultra-minoritaire et classe exploitée largement majoritaire. En d'autres termes, réprimer - brutalement si besoin est - tout début de révolte, de rébellion, toute grève "sauvage", toute réaction collective à l'exploitation du travail, l'aliénation et l'abrutissement culturel distillés par tous les canaux dont dispose la classe dominante.
Un des objectifs de ces groupes armés était de démontrer la nature essentiellement répressive des Etats nationaux. De ce point de vue, ils obtinrent satisfaction au delà de leurs espérances ! On assista à un branle-bas de combat tous azimuts de la Bourgeoisie. Non qu'elle se soit sentie un instant menacée sur ses fondements par les égratignures que lui infligeaient les guerilleros urbains. L'enjeu était ailleurs, bien plus vital pour la classe dirigeante : extirper des masses salariées toute tentative ou penchant vers une action politique revendiquant entre autres moyens, la violence organisée.
On assista à un bombardement massif de propagande visant à attirer l'attention des salariés sur autre chose que la nature violente de la société de classes et de l'administration qui la structure, autre chose que l'exploitation forcée de la force du travail, lot quotidien infernal des masses qui travaillent, le totalitarisme de l'esclavage salarié, la brutalité ciblée de l'Etat. Ce fut l'occasion pour la nuée de moucherons idéologiques bourdonnant autour du pouvoir et de ses arcanes de siffler sur tous les tons les louanges de la république et de ses vertus démocratiques, autrement dit de cautériser dans la conscience collective toute tendance instinctive à la critique politique radicaleetàla défense de classe et ranger tout le monde derrière la légalité, c'est-à-dire la dictature quotidienne du salariat, le libre fascisme.
Participèrent à ces obsèques internationales de la conscience politique l'ensemble des organisations depuis l'extrême-gauche jusqu'à l'autre extrémité du show-biz politicien dans un bel ensemble affligeant et vomitif. Pas un qui n'eut de formule assez cinglante pour fustiger ces "terroristes" qui faisaient "le lit du fascisme".
Le devoir de la mémoire historique du prolétariat mondial exige de rappeler ce qu'il en est : le premier terrorisme c'est celui de l'Etat, au service d'une classe dominante, la Bourgeoisie, asseyant son pouvoir sur les rapports de classes du capitalisme. Ce terrorisme-là, tout ce qu'il y a de plus "légalo-officiel", manipule savamment la carotte et le bâton. Les "citoyens" - figures fictives du crapuleux idéalisme bourgeois - sont tenus de s'aligner en file indienne derrière les institutions démocratiques, les bureaux de vote, les parlements, les commissions paritaires, les réunions où l'on débat dans le vide en soufflant de l'air. En temps de paix sociale, on ne tolère cependant que les grèves autorisées (celles qui ne gênent pas cet autre personnage virtuel de la bimbeloterie médiatique, l'usager), les manifestations carnavalesques, les pétitionnages à tout crin, les articles et autres analyses socio-philosophicomiques, etc. Pendant que les petits-bourgeois de gauche font mumuse dans la cour de récré du Guignol politicien, la roue du Capital écrase les salariés, licencie, atomise, déshumanise et, entre 2 élections-téléthons, crétinise à grands coups de marteau-pilon médiatique.
Mais quese lèveun semblant de révolte, qu'un vent contraire commence à souffler sur les braises sociales, voilà que le rideau fleuri tombe sèchement, pour ouvrir la chasse aux contrevenants, aux "provocateurs", aux "casseurs", aux "éléments incontrôlés" - parfois contrôlés en sous-main par la flicaille -, aux grévistes agissant en-dehors des passages cloûtés par les syndicats, aux leaders spontanés se dégageant d'un groupe sorti des rails collaborationnistes. La classe dirigeante a tôt fait de remettre en place les idées aux "sauvageons" qui traversent en-dehors des "passages protégés", brillamment épaulée dans cette noble tâchepar le formidable arsenal des syndicats, associations diverses de "citoyens" et autres bien-pensants humanistes qui, armés du code civil et des "droits de l'homme", viennent tirer les oreilles et abrutir les galopins de leçons de morale "civique", de verbatim sociologique diarrhéïco-mondain.
Ce qu'il y a de caractéristique dans ces discours policés, toutes ces pratiques inoffensives pour le capitalisme, ces palabres inutiles et ces procédures rituelles de vote compulsif pour décider de la couleur des poubelles, c'est qu'ils passent complètement et systématiquement sous silence les hauts faits d'armes de la République. Lorsque, par exemple, au mois de mai 1988 la gendarmerie exécuta sommairement 15 Kanaks en Nouvelle-Calédonie ("française"). Le pays avait alors un président "socialiste", Mitterrand (ex-fasciste-pétainiste décoré par le Maréchal), le 1er ministre s'appelait Chirac. Le ministre de la Défense était de gauche, un certain Chevènement ; il fit faire une enquête qui lava la gendarmerie plus blanc que blanc. Les balles dans les têtes Kanaks y avaient pénétré par la force du Droit, même après que les ingrats Sauvages aient été désarmés et se soient rendus aux uniformes. Liberté, Egalité, Fraternité des tueurs au service de l'Etat bourgeois. L'honneur sauf, les sous-évolués matés, la cohabitation gauche-droite put perdurer dans une ambiance de franche consanguinité politicienne.
C'est cette mémoire-là qui, une fois retrouvée, réappropriée, fera agir en commun les millions de personnes qui veulent que "ça change" vraiment. Alors, les appels à la raison, les discours lénifiants sur l'harmonie sociétale, l'alternative gouvernementale et le civisme républicain n'opèreront plus sur les générations de salariés qui, de citoyens, se seront mués en des combattants de classe organisés, armés d'un programme politique sans ambiguïtés : arracher le pouvoir politique des serres de la classe capitaliste et agir directement sur l'économie pour détruire le capitalisme et changer de mode de production.
Pour être au service du bien commun, le préalable est de détruire le bien privé.