Bien qu'elle ait décomposé les anciennes classes dominantes, la stagnation économique laissa en Espagne un vide du pouvoir, aggravé par les séquelles des guerres carlistes - affrontements entre familles monarchiques rivales. Les "pronunciamentos" - coups d'Etat militaires - succédaient aux guerres de palais.
Chaque nouveau régime se cassait aussitôt les dents sur les difficultés engendrées par la faiblesse du revenu national, qui ne pouvait assouvir les appétits des classes dominantes. Cette incurie provoque la méfiance et le mépris sinon l'indifférence des masses travailleuses à l'égard de l'action politique, parfois même le refus de celle-ci. Ainsi peut-on lire le 27 novembre 1871, dans "La Emancipaciòn", organe de la section anarchiste madrilène :
"Travailleurs, nos frères, ne vous laissez pas séduire par les promesses et les flatteries de certains politiciens farceurs, aussi prodigues de paroles qu'ils sont avares d'actes. Ecartez-vous avec mépris de ces urnes électorales, d'où ne sortira jamais notre émancipation, ni notre indépendance".
La déception populaire permanente envers la pratique gouvernementale espagnole, les promesses et les principes jamais respectés, le partage du pouvoir entre nobles, la corruption et la bureaucratie assurent le succès des attitudes anti-politique.
Comme on peut le constater, le succès de l'anarcho-syndicalisme en Espagne fut davantage assuré par ses adversaires que par le mouvement anarchiste lui-même. Ce succès fut d'autant plus évident qu'il n'y avait pas de rival politique pour le partager, c'est-à-dire aucun courant social-démocrate. Quant au courant socialiste, il reste confiné pour l'essentiel dans les zones économiquement développées mais restreintes des capitales du Pays Basque et des Asturies. Sa croissance s'avère aussi lente que celle du capitalisme espagnol. Le mouvement socialiste ne commence à se propager dans d'autres zones comme, par exemple, Alicante, qu'à partir de 1910. Mais le manque de concentration industrielle et par conséquent l'absence d'une organisation en branches professionnelles, limitent la combativité du mouvement. Les syndicats s'organisent localement ; dans ces conditions il est difficile pour un mouvement révolutionnaire d'acquérir un poids déterminant.
Si ce principe d'organisation n'a pas profité au mouvement socialiste qui aspirait à une centralisation, il a par contre constitué le terrain propice à l'enracinement des idées anarchistes. En effet le fédéralisme est la pierre angulaire de l'édifice libertaire. Or, le déclin de l'empire espagnol au XVIème et au XVIIème siècle provoqua un repli vers la communauté villageoise, vers une sorte d'autogestion que nécessitait une organisation à petite échelle. Voilà qui imprima dans la culture du peuple espagnol une inclination naturelle pour les idées et les méthodes libertaires.
L'Espagne présentait ainsi toutes les conditions favorables à la diffusion des idées anarchistes. La décadence de l'empire imprima à la société des tendances centrifuges, favorisant les attitudes apolitiques d'une large couche de population défavorisée. Par exemple en Catalogne, le fait que les structures économiques et sociales soient plus développées et diversifiées que dans d'autres régions, déboucha sur des velléités séparatistes. La croissance économique tendait à accroître les divergences avec le reste de l'Espagne agraire, dont l'économie avait tendance à stagner.
L'attitude du monde ouvrier procède du même désir d'une action politique autonome. En adhérant en masse à la C.N.T. fondée en 1910, les travailleurs ne se rallient pas seulement à la tactique de l'action directe, excluant toute médiation gouvernementale dans les conflits avec le patronat. Au niveau national, ils adoptent la conception fédéraliste que longtemps, les anarchistes catalans ont été les seuls à préconiser. De là naît le quasi-monopole exercé en catalogne par la C.N.T. ainsi que le décalage manifeste entre les luttes entreprises dans le reste du pays et l'apathie du prolétariat catalan. Le comportement des travailleurs reflète leur condition de déclassés ; ils se montrent plus réceptifs à la prédication anarchiste qu'au réformisme des socialistes espagnols, dont le marxisme hésitant et quelque peu schématique fait pâle figure à côté de l'idéologie libertaire, simple et directe, qui répond aux aspirations multiples des travailleurs.
La Russie suivit un autre chemin, malgré toutes les ressemblances que l'on a déjà abordées. Il se produisit une forte concentration du capital, liée à un développement capitaliste accéléré. A l'inverse de l'Espagne, ce furent les tendances centripètes qui l'emportèrent. Notamment les chemins de fer, qui contribuèrent à consolider l'économie nationale. En effet, ils reliaient les régions agricoles avec les pôles industriels, les banlieues avec les centres urbains, ce qui favorisait division sociale du travail et croissance du marché. L'apparition et l'augmentation de la part de l'industrie lourde stimulent le crédit bancaire. Les capitaux circulent de plus en plus vite entre commerce, industrie et banque. A l'orée du XXème siècle, la Russie apparaît comme un empire immense, doté d'une superstructure étatique centralisée, orienté vers l'unité nationale et pratiquant quand il le faut une répression intérieure impitoyable grâce à sa police et à son armée. Dans ces conditions, l'idéologie révolutionnaire qui réussit à s'imposer en Russie était bien différente de celle qui avait pénétré en Espagne. Les origines mêmes de l'implantation de l'anarchisme dans la péninsule ibérique et du marxisme dans la future U.R.S.S. montrent clairement que ces deux théories furent incompatibles pratiquement dès leur naissance.