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Le Sous-Lieutenant Karpov décrypte pour vous l'actualité de notre monde et le passe à la tronçonneuse, au lance-flammes et à la mitrailleuse lourde.

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ANARS ET COCOS (6)

 

ANARCHISTES ET BOLCHEVIKS

VI

      Les anarchistes espagnols accordaient peu d'attention au passage éventuel d'une société semi-capitaliste à une société communiste. Ils envisagent cette transition du jour au lendemain, à partir de structures autogestionnaires déjà mise en place avant la révolution sociale et sont réfractaires à la nécessité mise en avant par le marxisme d'une révolution bourgeoise, pour préparer le prolétariat à sa future libération.
      Or, les petits paysans et artisans ne constituent un potentiel révolutionnaire qu'à la condition de rejoindre les rangs des prolétaires. Quant aux ouvriers agricoles, leur condition, l'intensité de leur misère les poussent sur le chemin de la rébellion.

       L'histoire de l'Espagne compte nombre de révoltes paysannes. Léon Trostki écrit à ce propos :

     "La situation de la paysannerie a fait d'elle depuis toujours la participante à de nombreuses insurrections. Mais ces explosions sanglantes eurent un rayonnement local, non pas national, et furent empreintes de couleurs très variées, dans la plupart des cas de la couleur réactionnaire. De même que les révolutions espagnoles furent de petites révolutions, les insurrections paysannes prirent la forme de petites guerres" (Publications la IVème Internationale).

      



           Il existe une divergence de fond entre anarchisme et communisme : il ne suffit pas de se révolter pour être révolutionnaire ; il s'agit à chaque fois d'estimer les possibilités existantes d'un changement de mode de production. D'autre part l'éparpillement des travailleurs agricoles sur d'énormes surfaces anihile leur force alors que la concentration urbaine augmente celle des ouvriers. La condition misérable du manoeuvre agricole et le faible taux d'alphabétisation rendent la tâche des révolutionnaires très ardue.
     Quant à la dénonciation par les anarchistes de l'attitude "méprisante" du marxisme à l'égard de la paysannerie, il suffira de rappeler que les paysans furent les principaux alliés des ouvriers dans la Révolution d'Octobre. Cette union est symbolisée par un emblème universellement connu : la faucille et le marteau croisés. La défiance des anarchistes dévoile une inclination naturelle des paysans libertaires au mysticisme.

     


       Les défenseurs de la cause libertaire sont des dévots, empreints d'un romantisme à la "Robin des Bois". La force de l'anarchisme espagnol est dans ses racines villageoises, dans les montagnes de l'Andalousie et du Levant.
    

        Les ruraux arrivant dans la Barcelone anarchiste du début du XXème siècle sont mus non par les sanglantes révoltes campagnardes ou par un idéal politique mais par un mysticisme profond. Ces nouveaux apôtres parcourent la région andalouse, prêchant les idées anarchistes à la manière d'une nouvelle religion.
       Tout cela est fort éloigné de la conception matérialiste du révolutionnaire marxiste. En outre, la passivité politique et la faiblesse du militantisme paysan font que la plupart des villageois ne se sont jamais vraiment engagés dans le mouvement anarchiste. Bien qu'il leur arrive, poussés par le désespoir, de passer à l'action violente, d'ordinaire ils s'occupent uniquement des affaires quotidiennes et montrent peu d'intérêt pour la théorie.
       Dissémination des paysans, isolement géographique dû aux difficultés d'accès, à l'absence de route, etc., conditions climatiques rigoureuses, rudesse des travaux, analphabétisme, voilà une série de raisons objectives qui expliquent en partie la faiblesse et la vulnérabilité du mouvement anarchiste paysan. L'absence de liens sociaux durables est flagrante, y compris chez les "braceros", les ouvriers agricoles qui arrivent ensemble à l'embauche mais doivent se disperser
bientôt en fonction des travaux saisonniers.
     



      
        Ces masses de travailleurs n'ont ni identité sociale définie ni organisations syndicales ou politiques pour les accueillir. Le caractère versatile des anarchistes favorise la multiplicité des courants. Dans les années 1880, le concept de "partage des terres" signifie pour la plupart des paysans anarchistes espagnols la division de la terre en parcelles individuelles et non pas en fermes collectives. L'idée d'une structure sociale communautaire commença à se répandre avec l'anarcho-syndicalisme.

       A la même époque en Russie, le développement économique entraînait le pays sur la voie capitaliste. Avant l'abolition du servage, les révoltes paysannes s'amplifiaient à chaque décade. Elles obligèrent le Tsar Alexandre II à abolir le servage en 1861. Le capitalisme s'introduisit alors dans l'agriculture. Peu à peu l'agriculture russe acquit un caractère marchand et industriel. La croissance des grandes villes faisait accroître la demande de produits alimentaires. Malgré cela, indigence, accablement et ignorance demeuraient le lot des paysans et n'avaient pu déclencher que des révoltes isolées et parcellaires, "des sortes de jacqueries que n'éclairait aucune conscience politique" (V.Lenine, La réforme paysanne et la révolution prolétarienne).

    
       
(né en 1818, le Tsar Alexandre II gouverna la Russie à partir de 1855 ; assassiné en 1881 par l'organisation nihiliste "Narodnaïa Volia" - "la Volonté du Peuple")

    
      La prolétarisation des paysans les incita, dans leur majorité, à lutter contre les nobles propriétaires terriens. Les idées anarchistes furent amenées par des révolutionnaires citadins, les "narodnikis" (populistes). La principale revendication des narodnikis était la suprématie de la paysannerie sur les autres classes populaires. Leur mouvement se caractérisait par l'absence d'une organisation centralisée car chaque groupe agissait à son gré. Cela permit une répression efficace et l'influence anarchiste dans les campagnes fut pratiquement anéantie.
     En même temps les idées marxistes commençaient de pénétrer en Russie grâce à Georgui Plekhanov qui, tirant un bilan de l'échec des méthodes anarchistes, contribua à la divulgation des oeuvres de Marx-Engels : en 1881, il signala que la Russie était en route vers le capitalisme et que, par conséquent, miser sur la commune paysanne était une utopie. La suite des évènements vit les paysans se ranger derrière la classe ouvrière.

(Georgui PLEKHANOV, 1856-1918)
    
      Les traits principaux de l'anarchisme espagnol, refus d'une organisation centralisée, d'un programme politique cohérent, d'une théorie homogène, reflètent sommairement l'état d'esprit des paysans, leur existence semi-féodale, leur isolement.
      L'attrait du bakounisme sur la paysannerie s'explique d'autant mieux qu'il sut jouer sur les revendications nationales, les idéaux communautaires, la méfiance à l'égard d'une autorité centrale et l'attrait pour l'action directe et spontanée.
       En Russie, ce furent les avancées du capitalisme dans l'agriculture qui empêchèrent  notamment l'implantation de l'idéologie anarchiste. Ensuite la notion de "peuple" laissa la place à celle défendue par les communistes russes :

        le "prolétariat", en tant que seule classe réellement révolutionnaire.

[Tina LOBA]


 
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