("ré-introduire la dimension esthétique" dans une réalité "prosaïque", c'est bien ce qu'il propose, cet indicible-là)
Tout comme Marcuse dans "L'Homme unidimensionnel", l'onfrayique essayiste critique ce qu'il appelle la "pensée unidimensionnelle", càd l'idéologie capitaliste aussi bien que la théorie de Marx / Engels.
L'imposfrayrateur écrit également :
"D'un côté l'esthétique et l'aspiration au sublime, de l'autre la revendication, sous couvert de scientificité, de prétendues vérités toutes utiles à la cristallisation et à la solidification des mensonges de groupe, voilà les termes de l'alternative".
Par cette déclamation en faveur de l'esthétisme "sublime", Onfray se place délibérément en dehors de toute action, toute lutte, toute prise de conscience collectives.
Bien qu'avec un soupçon d'énervement nietzschéen il taxe Marcuse de "freudo-marxiste", par ailleurs l'Onfayiure recommande chaudement la lecture de "Eros et Civilisation" et "L'Homme unidimensionnel".
Fin du détour par l'Archevêché de Caen, retournons à Herbert.
Dans les "Grundrisse", Karl MARX écrivait :
"Ainsi, combien paraît sublime l'antique conception qui fait de l'homme (quelle que soit l'étroitesse de sa base nationale, religieuse et politique) le but de la production, en comparaison de celle du monde moderne, où le but de l'homme est la production, et la richesse le but de la production. (...) C'est pourquoi le juvénile monde antique apparaît comme un monde supérieur. Et il l'est effectivement, partout où l'on cherche une figure achevée, une forme et des contours bien définis. Il est satisfaction à une échelle bien limitée, alors que le monde moderne laisse insatisfait, ou bien, s'il est satisfait, il est trivial".
S'il apparaît que Marcuse reprend en partie cette analyse à son compte, c'est parce qu'il détourne sciemment son regard - à l'instar de l'aristocratie intellectuelle bourgeoise dont il fait partie - des bas-fonds de la société pour le porter sur quelque chose qui s'accorde mieux avec son idée de "jouissance" : le monde antique. Herbert voit dans le monde contemporain tombant dans le "prosaïsme" la justification d'un retour aux "valeurs" du passé (là où Marx y découvre les prémisses de la libération totale de l'espèce humaine).
Côté Marcuse, lamentations et souhaits du retour à la "beauté" du "bon vieux temps" sont récurrents. Il veut, comme nombre de leaders des années 60 (et aujourd'hui Monsignore Onfray), le bonheur ici et tout de suite, sans luttes de classes, sans affrontements violents, sans guerre civile, sans...révolution prolétarienne. Illusoire bonheur consommatoire qui enduit conséquemment l'idéologie "hédoniste" de qui-vous-savez.
De toute sa volonté de philosophe, Herbert désire que la croissance capitaliste soit mise sur le champ à disposition de celui qui veut "jouir sans entraves", celui qui se "rebelle" contre "l'éthique" du travail salarié. Parce que, dans le monde de Herbert et de qui-vous-savez, la classe salariée est essentiellement composée d'individus assez conformistes pour travailler non par nécessité, mais par "choix éthique" !
Cependant, Marcuse sent bien que ce désir d'immédiat est irréalisable sous le capitalisme :
"Je considère que le phénomène essentiel de notre époque est le fait que le prolétariat marxiste [selon lui, Marx a "inventé" le prolétariat] a été remplacé par la classe moyenne, par les petits-bourgeois. Ceux-ci commencent à se révolter contre les grands monopoles qui désormais les écrasent, précisément comme le vieux capital écrasait le prolétariat du temps de Marx [c'est vrai qu'aujourd'hui, le "jeune" capital n'écrase plus les prolétaires, n'est-ce pas ?]. (...)
C'est une aberration : si on en est arrivé à ce point, c'est parce que depuis un siècle on a oublié [encor le "on" de l'aristocratie déçue et déchue] la dimension esthétique, la seule qui puisse galvaniser un monde avide de penser, d'aimer, d'admirer, et qui n'est décevant pour certains [dont l'auteur de ces lignes fait visiblement partie] que parce qu'on leur a ôté les moyens d'en jouir".
Une façon comme une autre de reprocher aux salariés d'avoir vendu leur âme épris d'esthétisme, d'amour et d'eau fraîche pour une bouchée de pain prosaïque et ainsi, d'avoir contribué à la déchéance des esthètes, des hédonistes dandys et autres mirlitons fantasmatiques de la culture bourgeoise en décadence.
Voilà la revendication frustrée de ceux qui, sans accomplir dans la société bourgeoise de tâche productive, reçoivent de celle-ci leur pitance en échange de moult génuflexions théoriques déguisées en charges "rebelles".
A la décharge d'Herbert Marcuse, il a toujours eu conscience des limites de la marginalité esthétisante. Dans "L'Homme unidimensionnel", il dresse un constat lucide de la situation désespérée de la société capitaliste. Avant d'autres il se condamna à l'impuissance théorique et politique. Aujourd'hui, les Onfray and consorts ont repris la chandelle.