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31 mars 2008 1 31 /03 /mars /2008 13:18

ANARCHISTES ET BOLCHEVIKS

IV

        A la vision différente des deux courants révolutionnaires antagoniques répond une vue différente sur la société future.

     L'anarchisme reflète la réaction de l'homme du XIXème siècle qui, entrevoyant le mirage de la "liberté", ressent d'autant plus durement les injustices de la vie sociale qu'il impute à l'Etat. Se détournant, recroquevillé sur lui-même, il prêche la liberté sans limites préconisée par Mikhaïl Bakounine.

    

    
        Les anarchistes espagnols qui participent à la IIIème Internationale à Moscou affirment qu'une fois le pouvoir conquis, il faut s'approprier toutes les richesses et les distribuer équitablement, obtenant de cette manière plus de liberté, plus de justice, plus de bien-être. Certains d'entre eux admettent que le nouveau pouvoir devra se défendre contre toutes sortes d'ennemis au nom de la liberté, sans préciser comment cette défense pourra être assurée sans une forme provisoire d'Etat.
   


(L'anarcho-syndicaliste espagnol Angel Pestaña, délégué à la IIIème Internationale Communiste)


     Les marxistes ont, quant à eux, une conception relative de la liberté et de l'autorité. Dans la société bourgeoise qu'est-ce que la liberté ? D'un côté la liberté de la concurrence qui écrase les plus faibles, de l'autre la liberté et la défense de la propriété privée qui garantit l'indépendance des possédants et la réduction des non-possédants à l'état d'esclaves du salariat. Selon le marxisme, tant que l'Etat, qu'il soit bourgeois ou prolétarien est nécessaire, la liberté ne peut exister. En outre, "liberté", "égalité" sont des abstractions que le mode de production capitaliste ne peut réaliser (même s'il prétend le faire).

    
(la CNT - Confederaciòn Nacional del Trabajo - était un syndicat anarchiste prônant le communisme libertaire)

    
     Nous avons vu que les principales différences entre les deux mouvements gravitent autour de l'Etat. De la conception de l'Etat découlent celles de centralisme, d'autorité, de liberté. Bien que le but commun soit l'abolition de l'Etat, le fossé exista dès le début et ne fit que se creuser. Friedrich Engels tranchait de la sorte :

      "L'idée de l'abolition de l'Etat est, chez les anarchistes, confuse et non révolutionnaire" (De l'autorité).

    


    
        Cette question centrale en pose d'autres. Tactique et méthode révolutionnaires divergent aussi, entraînant un rejet mutuel.
      Au cours de la première Internationale à Londres, sous l'égide de Marx et Engels, éclate un litige entre communistes et bakounistes. Ces derniers sont expulsés en 1872. Ils fonderont une Internationale dissidente qui perdurera jusqu'en 1877.
     De leur côté, les anarchistes espagnols se constituèrent en section de l'Association Internationale des Travailleurs (la première Internationale) en 1881.
     Les marxistes intègrent la IIème Internationale (1889-1923), qui deviendra célèbre pour les positions patriotiques de sa principale composante, la social-démocratie allemande. C'est ce qui provoquera la sortie des mêmes marxistes, confortés par le triomphe de la Révolution d'Octobre 1917.





[Tina LOBA]



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28 mars 2008 5 28 /03 /mars /2008 16:22

ANARCHISTES ET BOLCHEVIKS

III

      Une fois l'Etat aboli, que proposent les anarchistes ? Sur ce chapitre, leur programme est confus et discordant suivant les courants. Certes, il y a anarchistes et anarchistes mais tous éludent en bloc la question des formes politiques sous lesquelles devra s'opérer la transformation socialiste de la société.

     Si l'on s'en réfère à Mikhaïl Bakounine, le père spirituel des anarchistes espagnols, c'est la liberté sans limites qui contribuera au plein développement des forces matérielles, intellectuelles et morales qui gisent dans chaque personne. Ainsi les individus libres s'épanouiront dans les communautés. Si ces communautés ne sont pas déflorées par la propriété, l'exploitation et l'autorité, l'intérêt commun les fera aboutir à un système coopératif harmonieux et humain, une société sans Etat formée des communes libres et décentralisées que relieront des accords ou des contrats.
    Paradoxalement, l'"ordre" adpotera sa forme la plus épanouie à travers le développement spontané de l'individualité. L'Alliance, organisation secrète fondée par Bakounine pour concurrencer la Ière Internationale Communiste, précise dans son programme :

      "La terre, les instruments de travail comme tout le capital, devenant la propriété collective de la société tout entière, ne peuvent être utilisés que par les travailleurs, c'est-à-dire par les associations agricoles et industrielles".

    


      L'organisation de la société et de la propriété collective ou sociale de bas en haut, par la voie de la libre association est donc l'alternative proposée par l'anarchisme à la dictature du prolétariat  prônée par les communistes.

       Le schéma de la société anarchiste est le suivant :

       à la base, l'autonomie de la volonté individuelle.
      Sur ce socle, que ce soit au plan régional ou sur le plan professionnel, une infinité de contrats à caractère provisoire s'engendrant les uns les autres.

    On voit que le concept de fédéralisme se heurte au centralisme démocratique des bolcheviks. Les anarchistes voient dans la destruction de l'Etat bourgeois l'anéantissement du capitalisme honni. Lenine réagit vivement à cette conception :

      "Si le prolétariat et la paysannerie prennent en main le pouvoir d'Etat, s'organisent en toute liberté au sein des communes et unissent l'action de toutes les communes pour frapper le Capital, écraser la résistance des capitalistes, remettre à toute la nation, à toute la société la propriété privée des chemins de fer, des fabriques, de la terre, etc...., ne sera-ce pas là du centralisme ? Ne sera-ce pas là le centralisme démocratique le plus conséquent et, qui plus est, un centralisme prolétarien ?" (Socialisme et anarchisme).

     Dans sa pensée il s'agit d'organiser "l'unité de la nation pour opposer le centralisme prolétarien conscient, démocratique, au centralisme bourgeois, militaire, bureaucratique" (idem).
      Il faut souligner que, si les marxistes sont parvenus à une unité doctrinale, cela ne peut être le cas de l'anarchisme, attaché à la liberté de pensée.


    
    

     
     Bakounine entrevoit une fédération internationale de plus en plus extensible des "peuples révolutionnaires". Les anarchistes défendent avec acharnement l'autonomie administrative locale, ignorant que, pour les théoriciens du marxisme, cela ne contredit pas le centralisme si les communes et les régions défendent de leur plein gré l'unité de l'Etat prolétarien.
       Cependant, cette unité, les anarchistes ne sauraient en aucun cas s'y rallier, puisqu'il s'agit de leur bête noire, l'Etat quel qu'il soit. Déjà les proudhoniens puis les bakounistes s'affirmaient "anti-autoritaires". Ils niaient toute subordination à un quelconque pouvoir, une quelconque autorité. Friedrich Engels avait élucidé la question en montrant qu'autorité et autonomie sont des notions relatives. Le domaine de leur application variant suivant les différentes phases de l'évolution sociale, il est absurde de les prendre comme valeurs absolues. D'ailleurs, Bakounine n'explique pas comment une société - fut-elle composée de deux individus - peut fonctionner plus d'une journée sans que chacun de ses membres abandonne une partie de son "autonomie".

     Selon les marxistes, deux phénomènes majeurs conditionnent la subordination à une autorité, une organisation, un Etat, etc. Tout d'abord le mode de production capitaliste a remplacé les petits ateliers de producteurs isolés par des unités plus grandes, les "fabriques" ou usines, dotées de machines perfectionnées.

      "Le mécanisme automatique d'une grande fabrique est bien plus tyrannique que ne l'ont jamais été les petits capitalistes qui emploient des ouvriers" (F.Engels, Critique de l'anarchisme).

    


     Les problèmes qui s'y posent doivent être résolus sur le champ sous peine de bloquer toute la production, et ils se résolvent par la décision d'un responsable. La volonté individuelle se subordonne souvent à un délégué, un chef, un supérieur hiérarchique, un "élu" : la plupart des questions importantes de la vie sont résolues par une "autorité" qui échappe totalement à la volonté et à l'autonomie individuelles. Si les anarchistes reconnaissent la validité de ce constat, ils se justifient en faisant la distinction entre l'autorité et la "mission" dont sont chargés certains de leurs délégués : on change les choses en changeant leur nom.
      D'autre part, la question de la subordination est déterminée par une vision différente de la Révolution. Les anti-autoritaires voient en celle-ci la solution au problème de l'Etat politique : du jour de la prise du pouvoir à son lendemain l'Etat s'abolit brutalement. Or, les conditions sociales qui ont présidé à son existence demeurent malgré ce premier acte de la Révolution sociale.
      Alors Engels demande :

     "Ces messieurs ont-ils jamais vu une révolution ? Une révolution est à coup sûr la chose la plus autoritaire qui soit. C'est un acte par lequel une partie de la population impose à l'autre partie sa volonté à coups de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s'il en fut. Force est au parti vainqueur de maintenir sa domination par la crainte que ses armes imposent aux réactionnaires" (De l'autorité).

     Engels en conclut que des positions anti-autoritaires sur une question aussi cruciale servent surtout...les contre-révolutionnaires.




[Tina LOBA]



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24 mars 2008 1 24 /03 /mars /2008 13:09

ANARCHISTES ET BOLCHEVIKS

II

        En Espagne, à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, le mouvement ouvrier est divisé, dispersé entre deux tendances : l'une anarchiste et l'autre socialiste.

     Au sens strict du terme, "anarchie" signifie "conception politique qui tend à supprimer l'Etat, à éliminer de la société tout pouvoir disposant d'un droit de contrainte sur l'individu" (Le Petit Robert 2002). L'opinion populaire, elle, associe simplement l'anarchie au désordre, au chaos et aux attentats terroristes.

       En ce qui concerne la doctrine marxiste, dont l'impact sur les masses ouvrières amena jusqu'à la Révolution d'Octobre 1917 en Russie, la plupart du temps on l'a confondue avec le stalinisme et la construction d'un capitalisme d'Etat en U.R.S.S..

   
r-volution-d-Octobre.jpg

      Aujourd'hui, nombre d'historiens abandonnent les concepts de "classe" et de "lutte des classes. Ils pensent pouvoir se le permettre à la suite de l'effondrement des pays dits "socialistes". En outre, ils associent faussement l'apparition de ces concepts à l'émergence du marxisme. Mais, par anticipation visionnaire, Karl Marx les réfutait déjà :


     "En ce qui me concerne, je n'ai ni le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne ni celui d'avoir découvert leur lutte. Les historiens bourgeois avaient bien avant moi exposé le développement historique de cette lutte des classes, et les économistes bourgeois l'anatomie économique de ces classes" (Lettre à Weydemeyer, 5 mars 1852).

    



     De la part des classes dominantes, la confusion des termes "anarchisme" et "communisme" n'est pas plus innocente aujourd'hui qu'hier. C'est la rançon de tout ce qui perturbe "l'ordre public". Trotski et Lenine étaient considérés en Espagne comme de dangereux anarchistes.

    




                                           
                      


                                   








    






      Cet amalgame des théories anarchistes et du marxisme est aussi le fait des milieux républicains espagnols qui, partagés entre la peur de nuire à leur bourgeoisie et leur idéalisme républicain, jettent des idées révolutionnaires parfois opposées dans une sorte de soupe idéologique : patriotisme, révolution nationale, révolution internationale, etc.

    
     Eblouis par l'exemple frappant de la Révolution soviétique victorieuse, certains anarcho-syndicalistes espagnols en adoptèrent momentanément les principes. L'absence de rigueur théorique des anarchistes, leur attitude confuse et contradictoire, le manque de connaissances politiques et de préparation théorique favorisèrent un amalgame entre les idées de Bakounine et celles de Marx.
    



      Dans l'anarchisme régnait déjà un flou peu artistique entre diverses tendances. Par exemple, le communisme libertaire s'opposait ouvertement à "l'autoritarisme" des bolcheviks, au lieu de leur faire temporairement allégeance comme d'autres courants affiliés.


     Quels sont les éléments communs au communisme libertaire et au communisme "autoritaire" ?
      De prime abord le but final, c'est-à-dire une société sans classes et sans Etat "qui réorganisera la production sur la base d'une association libre et égalitaire des producteurs, et relèguera toute la machine de l'Etat là où sera dorénavant sa place : au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze" (F.Engels, L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat).

    

     Quant aux divergences entre les deux théories, l'anarchisme a évolué de telle façon qu'elles sont devenues inconciliables.

       Lenine écrit :

     "Entre le socialisme et l'anarchisme il y a tout un abîme. (...) Leurs théories et leurs idéaux révolutionnaires [aux anarchistes] sont en opposition formelle avec le socialisme. (...) Leur tactique, qui se ramène à la négation de la lutte politique, désunit les prolétaires et en fait les participants passifs de telle ou telle politique bourgeoise car l'abstention complète des ouvriers de la vie politique est impossible et irréalisable" (Socialisme et anarchisme).

    Ces divergences sont également apparues à certains anarcho-syndicalistes, qui soulevèrent le problème de l'incompatilité de principe entre bolcheviks et anarchistes, à la lumière des évènements révolutionnaires de 1917 en Russie. La pierre d'achoppement du litige était la notion de dictature du prolétariat, négation même de toute idée libertaire. Les anarchistes refusaient en outre l'obédience à un parti politique centralisé et discipliné tel que le parti bolchevique au pouvoir dans la future U.R.S.S.. D'autre part ils défendaient un concept original : l'apolitisme.
       Pour ceux-là, toute action politique est "pernicieuse". D'autres disent qu'il faut détruire tout pouvoir politique et se définissent comme anti-politiques par essence.

     Pour en revenir à la dictature du prolétariat, la coupure entre les deux courants révolutionnaires était profonde, même si quelques anarchistes manifestaient une compréhension mesurée des exigences de la réalité révolutionnaire : nécessité de défendre la Révolution russe contre le blocus international. En aval de cette question, on débouche sur le débat acharné autour de la disparition de l'Etat. Selon l'idéologie anarchiste, il y a "abolition" du jour de la révolution à son lendemain victorieux. Selon Marx, l'Etat ouvrier "s'éteint" au bout d'un certain temps. Lenine analyse l'Etat comme une "violence organisée" :
    
     "[elle] correspond à un certain degré d'évolution de la société lorsque celle-ci, divisée en classes sociales irréconciliables, n'aurait pu subsister sans un "pouvoir" placé prétendument au-dessus de la société et différencié de celle-ci jusqu'à un certain point. Né des antagonismes de classes, l'Etat devient l'Etat de la classe la plus puissante, de celle qui domine au point de vue économique et qui, grâce à lui, devient aussi classe politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens pour mater et exploiter la classe opprimée".

     Dans la théorie marxiste, l'Etat représente la domination d'une classe sur toutes les autres, domination par la force. A ce pouvoir exercé par la bourgeoisie sur le prolétariat répond un autre pouvoir de répression, la dictature du prolétariat, exercée par ce dernier au nom de la grande majorité exploitée de la société capitaliste sur la minorité bourgeoise. Le prolétariat, en tant que classe révolutionnaire de par sa position et son rôle dans le capitalisme, doit préalablement s'emparer du pouvoir d'Etat, donc renverser la bourgeoisie. Une fois la résistance bourgeoise vaincue, le pouvoir prolétarien a pour tâche la socialisation des moyens de production, c'est-à-dire la fin de la propriété privée de ces moyens. A ce stade, le nouvel Etat s'instaure comme représentant de toute la société et non plus seulement de la classe révolutionnaire. C'est là une première étape, le socialisme. A la différence des anarchistes, l'idée centrale, c'est l'impossibilité de brûler les étapes du passage au but final : la société communiste. Ces étapes sont :

     - le renversement du pouvoir bourgeois ;
     - l'éducation de toute une génération qui assume les tâches de transformation
       économique et surtout la préparation de l'extinction de l'Etat.

     En effet, quand il n'y a plus de classe sociale antagonique à réprimer et que les bases du nouveau mode de production sont définitivement établies, l'Etat "s'éteint", selon l'expression de Marx.

     "Nous ne sommes pas des utopistes. Nous ne rêvons pas de nous passer d'emblée de toute administration, de toute subordination ; ces rêves anarchistes, fondés sur l'incompréhension des tâches qui incombent à la dictature du prolétariat, sont foncièrement étrangers au marxisme et ne servent en réalité qu'à différer la révolution socialiste jusqu'au jour où les hommes auront changé. Nous, nous voulons la Révolution socialiste avec les hommes tels qu'ils sont aujourd'hui, et qui ne se passeront pas de subordination, de contrôle, de surveillants et de comptables" (V.Lenine, L'Etat et la révolution).

     Résumons : communistes et anarchistes s'accordent sur l'abolition de l'Etat. Mais si pour les anarchistes cette abolition s'accomplit au lendemain de la prise du pouvoir, les communistes soulignent la nécessité d'un Etat prolétarien qui durera aussi longtemps qu'il y aura des exploiteurs à anéantir.

[Tina LOBA]



 
          
     

    
     
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21 mars 2008 5 21 /03 /mars /2008 18:06
     Le Sous Lieutenant Karpov commence aujourd'hui la publication en plusieurs épisodes d'un travail d'une camarade qui s'est invitée sur son blog : Tina Loba.

Tina-Loba.JPG
            

ANARCHISTES ET BOLCHEVIKS

I

     Dès la sortie du berceau, le mouvement anarchiste entre en conflit avec le marxisme. Base théorique et méthode divergent.
     Ce travail aborde la matérialisation de l'affrontement politique entre "frères ennemis" dans 2  pays touchés par un mouvement révolutionnaire : l'Espagne, la Russie. Le sujet garde aujourd'hui toute son actualité, notamment en Russie à l'heure où l'on s'intéresse de plus en plus au passé "communiste" récent.

     Il s'agit déjà de savoir ce que recouvre le mot communisme. Être communiste aujourd'hui, c'est, selon certains, répéter seulement quelques slogans tout faits sur "l'égalité", la "fraternité" et, à l'occasion, entonner le 1er couplet de l'Internationale.
     Comment s'y retrouver, entre les icônes Marx, Lenine, Mao, Che Guevara, Trotski, Salvador Allende, Fidel Castro, Ugo Chavez (et pourquoi pas Marie-Georges Buffet au point où l'on en est) ?

     Au commencement, malgré de notables différences théoriques et pratiques, les 2 courants révolutionnaires s'appellent tous deux "communistes". Alors nous n'allons pas rétablir une vérité historique a posteriori sur le "vrai" ou le "faux" communisme, mais plutôt remonter aux sources d'inspiration et au contenu doctrinal des mouvements respectifs.


la-R-volution-sera-copie-1.gif
    
    
     La victoire de la Révolution russe d'Octobre 1917 suscita l'admiration des anarchistes, emportés par l'enthousiasme des masses à l'échelle du monde. Mais rapidement, ils émettent des réserves quant à leur participation active au nouveau régime. Cela pose 2 questions subsidiaires :
    
     - comment la Révolution bolchevique, autoritaire et disciplinée a-t-elle pu fasciner un courant épris de "liberté" ?
        
     - pourquoi le Parti Bolchevik, structuré sur le mode marxiste de manière rigide et centralisé, a-t-il accepté l'entrée des anarchistes dans la IIIème Internationale Communiste ?

     A la fin du XIXème siècle, plusieurs traits rapprochent l'Espagne de la Russie. Par  rapport au reste de l'Europe occidentale, où le capitalisme est déjà bien en place, ce sont des pays "sous-développés". L'agriculture y est encore dominante, la révolution bourgeoise balbutie et 2 courants révolutionnaires antagoniques y ont surgi sur la scène historique : l'anarchisme, qui s'enracinera en Espagne et le marxisme qui aura un impact déterminant sur la Russie pré-révolutionnaire.
     Tout d'abord leurs ennemis communs les confondent, avant qu'ils ne deviennent à leur tour "frères ennemis". Petite remarque : le russe Mikhaïl Bakounine, père fondateur de l'anarchisme espagnol et son compatriote Piotr Kropotkine, également influent en Espagne, ne connurent jamais d'activité politique militante dans leur pays d'origine. Et pour cause : c'est à l'étranger qu'ils devinrent anarchistes.


Bakounine-par-Nadar.jpg

    

Kropotkine.jpg










                                                       (Kropotkine)
(Bakounine)
    

     Vers 1870, l'économie espagnole est au seuil d'un développement capitaliste. Certaines théories philosophiques pré-bourgeoises venues d'Angleterre et de France y sont encore vivaces. Dès sa naissance, la pensée libertaire espagnole porte le sceau de l'Esprit philosophique des Lumières. Elle conçoit une foi inaltérable dans le progrès et la capacité de l'homme à dompter la nature et transformer le monde.
      Une autre influence va peser sur l'anarchisme : le socialisme utopique, doctrine qui repose sur la communauté des biens, le travail obligatoire pour tous et la redistribution équitable de la production.
     Le marxisme reprit en partie ce programme, mais il se débarrassa de sa vision idéaliste de l'homme, notamment la croyance en la transformation de la nature humaine par l'éducation.

     L'anglais Robert Owen (1771-1858), manufacturier prospère devenu théoricien socialiste, réalisa la première tentative de coopératisme autogestionnaire, une des idées-clés de l'anarchisme. Les partisans du socialisme dit "scientifique", constatant l'impossibilité de créer artificiellement des mini-sociétés idéales à l'intérieur du monde capitaliste, rejetèrent les idées d'Owen.


Owen.gif(Robert OWEN)

    
     Le socialisme scientifique avait surgi du développement industriel gigantesque de la 2ème moitié du XIXème siècle et jeté ses bases théoriques sur ce support matériel "objectif". Ses promoteurs, Karl Marx et Friedrich Engels, publient en 1848 le "Manifeste du Parti Communiste", parution accompagnant le surgissement du mouvement ouvrier. Les 2 compagnons de lutte ont tiré des leçons de l'échec des révolutions de 1848 en France et en Allemagne. Le matérialisme dialectique s'oppose au socialisme utopique et à l'anarchisme, trop imprégnés de l'idéalisme du XVIIIème siècle.
      

Manifeste.png

     En effet, l'anarchisme envisage la réalité objective comme une création de "l'Esprit", alors qu'à contrario, le matérialisme dialectique pose la primauté de la nature par rapport à l'esprit, la pensée et la conscience humaine comme produits du cerveau et, en dernière instance, produits de la matière donc de la nature.
        Dans la vision idéaliste, l'être humain est abstrait, il est un "individu" en soi, un être moral partagé entre le "bien" et le "mal" ; dans celle du matérialisme, il est le produit de l'ensemble de tous les rapports sociaux. D'un côté, évolution linéaire et progressive, de l'autre, évolution "par bonds, par catastrophes, par révolutions, par solutions de continuité" (Henri Arvon, L'anarchisme).

     L'opposition anarchisme/marxisme trouve son origine dans l'opposition idéalisme/matérialisme. Bien que les 2 théories révolutionnaires semblent puiser aux mêmes sources, en réalité les 4 composantes principales de l'anarchisme sont :

     - la philosophie des Lumières ;
     - le socialisme utopique ;
     - l'idéalisme hégélien ;
     - le christianisme.

     Alors que le marxisme est la synthèse de 3 écoles :

     - la philosophie allemande ;
     - l'économie anglaise ;
     - le socialisme français.

    
(Hegel)


     On trouvera que que le seul point commun entre les 2 se trouve être le philosophe allemand Friedrich Hegel (1770-1831), en n'omettant pas de préciser que le marxisme rejette l'idéalisme hégelien mais reprend à son compte sa dialectique. Marx, ayant discerné l'importance de la dialectique hégelienne, l'a "remise sur ses pieds", c'est-à-dire qu'il lui a donné une base matérialiste :

     "La production des idées, des représentations et de la conscience est d'abord directement et intimement liée à l'activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle" (K.Marx, L'Idéologie allemande).

     Il est à noter qu'une des 3 sources du marxisme, l'économie anglaise, fut refusée par l'anarchisme justement parce qu'elle reposait sur des bases matérialistes.  Donc, 2 formes distinctes de conscience politique, assimilant des aspects différents des mêmes courants philosophiques, finirent par s'opposer irrémédiablement.

      L'incompatibilité d'idées entre les libertaires espagnols et les bolcheviks russes, la difficulté des informations à circuler contribuèrent à accroître l'incompréhension mutuelle. Les composantes anarchistes que sont l'idéalisme, le rationalisme, le socialisme utopique, le christianisme et un soupçon d'individualisme romantique constituaient autant de freins à la compréhension des tâches urgentes que réclamait la Révolution d'Octobre.

[Tina LOBA]  
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19 mars 2008 3 19 /03 /mars /2008 09:56


L'IMPERIALISME, STADE SUPRÊME DU CAPITALISME

undefined(Au stade impérialiste, la crise du système devient chronique ; seul un nettoyage radical guérira l'humanité de ce fléau)

    
     Le krach boursier récent s'est transformé en une énième crise économique mondiale. La prospérité capitaliste - fondée sur la sueur et le sang des salariés - étant mise à mal, à nouveau s'agitent comme des papillons de nuit devant l'ampoule électrique les myriades de "spécialistes" économistes, politologues démagogues et autres consultants débilitants débitant des tonnes de débilités. La classe dirigeante mondiale, constituée par autant de bourgeoisies nationales concurrentes économiquement et solidaires politiquement, déchante. Les prévisions de "croissance" (= accumulation élargie de capital = exploitation accrue des "ressources humaines") sont revues à la baisse ; le spectre de la "croissance zéro" hante à nouveau les places financières.
     Comment le système économique mondial peut-il se sortir de cette nouvelle crise ? Dans l'immédiat, il aura recours aux Banques centrales qui, pour éponger les dettes du privé, effectueront l'habituelle ponction sur les salariés. Les dirigeants soi-disant "néo-libéraux" ne le sont que dans la mesure où les profits augmentent et le capital s'accumule. Que surgisse l'iceberg d'une crise mondiale et c'est "tout le monde sur le pont!" On en appelle au secours de l'Etat qui, de frein à la croissance et taxateur abusif,  devient l'ultime bouée de sauvetage avant le gros bouillon.
     D'anciens patrons du FMI, de la Banque Mondiale ou de tout autre organisme philanthropique du même acabit y vont de leur petit commentaire, de leur petite analyse du moment ou de leur petit opuscule. Ils oublient vite ce dont hier ils se lamentaient, à savoir que ce sont les "entraves" étatico-bureaucratiques à la libre circulation du capital qui provoquent les crises. Et de ronchonner après "l'incompétence" des ministres et des "fonctionnaires" qui volent les stock-options dans l'attaché-case du malheureux PDG.
        Ces gens-là sont les fruits gâtés du Marché mondial. Ils ne vont certes pas aller rechercher la cause réelle des crises périodique du système. Ils ne vont pas expliquer aux "petits porteurs" ruinés que ce ne sont pas les Etats nationaux qui provoquent les crises mais la contradiction fondamentale entre les forces productives que le capital a développées et les rapports de production capitalistes fondés sur l'appropriation privée du produit du travail. Ils ne vont pas mettre en perspective toute l'histoire de l'accumulation capitaliste afin que chacun puisse constater simplement que ce n'est qu'une succession de crises périodiques, de guerre économique permanente entre 2 guerres "cinétiques". S'ils faisaient cela, ils se renieraient eux-mêmes.
       Force restera donc à l'impérialisme mondial. Pour le moment historique. Car chaque enfièvrement ne fait que rapprocher le monde de l'affrontement inéluctable entre les 2 classes fondamentales de la société, affrontement dont l'issue résoudra la question vitale pour l'avenir de l'humanité :

     afin de s'arracher du cycle infernal de la croissance, de l'accumulation, de l'élargissement et des crises du mode de production, 3ème guerre ou révolution mondiale?
    


CHAPITRE X : LA PLACE DE L'IMPERIALISME DANS L'HISTOIRE

    
     "Nous avons vu que, par son essence économique, l'impérialisme est le capitalisme monopoliste. Cela seul suffit à définir la place de l'impérialisme dans l'histoire, car le monopole, qui naît sur le terrain et à partir de la libre concurrence, marque la transition du régime capitaliste à un ordre économique et social supérieur. Il faut noter plus spécialement quatre espèces principales de monopoles ou manifestations essentielles du capitalisme monopoliste, caractéristiques de l'époque que nous étudions.

     Premièrement, le monopole est né de la concentration de la production, parvenue à un très haut degré de développement. Ce sont les groupements monopolistes de capitalistes, les cartels, les syndicats patronaux, les trusts.
(...) Au début du XXème siècle, ils ont acquis une suprématie totale dans les pays avancés...
    
     Deuxièmement, les monopoles ont entraîné une mainmise accrue sur les principales sources de matières premières... Le monopole des principales sources de matières premières a énormément accru le pouvoir du grand capital et aggravé la contradiction entre l'industrie cartellisée et l'industrie non cartellisée.


     Troisièmement, le monopole est issu des banques. Autrefois modestes intermédiaires, elles détiennent aujourd'hui le monopole du capital financier. Trois à cinq grosses banques, dans n'importe lequel des pays capitalistes les plus avancés, ont réalisé l'"union personnelle" du capital industriel et du capital bancaire, et concentré entre leurs mains des milliards et des milliards représentant la plus grande partie des capitaux et des revenus en argent de tout le pays. Une oligarchie financière qui enveloppe d'un réseau serré de rapports de dépendance toutes les institutions économiques et politiques sans exception de la société bourgeoise d'aujourd'hui : telle est la manifestation la plus éclatante de ce monopole.

     Quatrièmement, le monopole est issu de la politique coloniale. Aux nombreux "anciens" mobiles de la politique coloniale le capital financier a ajouté la lutte pour les sources de matières premières, pour l'exportation des capitaux, pour les "zones d'influence", - c'est-à-dire pour les zones de transactions avantageuses, de concessions, de profits de monopole, etc., - et, enfin, pour le territoire économique en général".

     "Tout le monde sait combien le capitalisme monopoliste a aggravé toutes les contradictions du capitalisme. Il suffit de rappeler la vie chère et le despotisme des cartels. Cette aggravation des contradictions est la plus puissante force motrice de la période historique de transition qui fut inaugurée par la victoire définitive du capital financier mondial.

     Monopoles, oligarchie, tendances à la domination au lieu des tendances à la liberté, exploitation d'un nombre toujours croissant de nations petites ou faibles par une poignée de nations extrêmement riches ou puissantes : tout cela a donné naissance aux traits distinctifs de l'impérialisme qui le font caractériser comme un capitalisme parasitaire ou pourrissant. C'est avec un relief sans cesse accru que se manifeste l'une des tendances de l'impérialisme : la création d'un "Etat-rentier", d'un Etat-usurier, dont la bourgeoisie vit de plus en plus de l'exportation de ses capitaux et de la "tonte des coupons". Mais ce serait une erreur de croire que cette tendance à la putréfaction exclut la croissance rapide du capitalisme ; non, telles branches d'industrie, telles couches de la bourgeoisie, tels pays manifestent à l'époque de l'impérialisme, avec une force plus ou moins grande, tantôt l'une tantôt l'autre de ces tendances. Dans l'ensemble, le capitalisme se développe infiniment plus vite qu'auparavant, mais ce développement devient généralement plus inégal, l'inégalité de développement se manifestant en particulier par la putréfaction des pays les plus riches en capital
". [voir les Etats-Unis aujourd'hui]

     "...à l'époque de l'impérialisme, les plus grandes différences politiques sont extrêmement atténuées, non point qu'elles soient insignifiantes en général, mais parce que, dans tous ces cas, il s'agit d'une bourgeoisie ayant des traits parasitaires nettement affirmés.

     Les profits élevés que tirent du monopole les capitalistes d'une branche d'industrie parmi beaucoup d'autres, d'un pays parmi beaucoup d'autres, etc., leur donnent la possibilité économique de corrompre certaines couches d'ouvriers, et même momentanément une minorité ouvrière assez importante, en les gagnant à la cause de la bourgeoisie de la branche d'industrie ou de la nation considérées et en les dressant contre toutes les autres. Et l'antagonisme accru des nations impérialistes aux prises pour le partage du monde renforce cette tendance. Ainsi se crée la liaison de l'impérialisme avec l'opportunisme...
(...) ...la rapidité particulière et le caractère particulièrement odieux du développement de l'opportunisme ne sont nullement une garantie de sa victoire durable, de même que le prompt développement d'une tumeur maligne dans un organisme sain ne peut qu'accélérer la maturation et l'élimination de l'abcès et la guérison de l'organisme".

     "De tout ce qui a été dit plus haut sur la nature économique de l'impérialisme, il ressort qu'on doit le caractériser comme un capitalisme de transition ou, plus exactement, comme un capitalisme agonisant. Il est extrêmement instructif, à cet égard, de constater que les économistes bourgeois, en décrivant le capitalisme moderne, emploient fréquemment des termes tels que : "entrelacement", "absence d'isolement", etc. ; les banques sont "des entreprises qui, par leurs tâches et leur développement, n'ont pas un caractère économique strictement privé et échappent de plus en plus à la sphère de la réglementation économique strictement privée".

     "Quand une grosse entreprise devient une entreprise géante et qu'elle organise méthodiquement, en tenant un compte exact d'une foule de renseignements, l'acheminement des deux tiers ou des trois quarts des matières premières de base nécessaires à des dizaines de millions d'hommes; quand elle organise systématiquement le transport de ces matières premières jusqu'aux lieux de production les mieux appropriés, qui se trouvent parfois à des centaines et des milliers de verstes [une verste = 1 km] ; quand un centre unique a la haute main sur toutes les phases successives du traitement des matières premières, jusque et y compris la fabrication de toute une série de variétés de produits finis ; quand la répartition de ces produits se fait d'après un plan unique parmi des dizaines et des centaines de millions de consommateurs, ... alors, il devient évident que nous sommes en présence d'une socialisation de la production ... et que les rapports relevant de l'économie privée et de la propriété privée forment une enveloppe qui est sans commune mesure avec son contenu, qui doit nécessairement entrer en putréfaction si l'on cherche à en retarder artificiellement l'élimination, qui peut continuer à pourrir pendant un laps de temps relativement long (dans le pire des cas, si l'abcès opportuniste tarde à percer), mais qui n'en sera pas moins inéluctablement éliminée".

 


[V. LENINE, L'impérialisme, stade suprême du capitalisme]

[Ecrit de janvier à juin 1916 ; publié pour la première fois en avril 1917 à Pétrograd]
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18 mars 2008 2 18 /03 /mars /2008 16:27


ELASTICITE DE LA MORALE BOURGEOISE


Trotski---Alma-Ata.jpg(1928 : Léon Trotski exilé à Alma-Ata, Kazakhstan, avec sa famille)



     "La morale de ces messieurs consiste en règles conventionnelles et en procédés oratoires destinés à couvrir leurs intérêts, leurs appétits, leurs craintes. Ils sont pour la plupart prêts à toutes les bassesses - au reniement, à la perfidie, à la trahison - par ambition et lucre. Dans la sphère sacrée des intérêts personnels, la fin justifie pour eux tous les moyens. C'est justement pourquoi il leur faut un code moral particulier, pratique et en même temps élastique, comme de bonnes bretelles. Ils détestent quiconque livre aux masses leurs secrets professionnels. En temps de paix, leur haine s'exprime par des injures, vulgaires ou "philosophiques". Quand les conflits sociaux revêtent la forme la plus aiguë,...ces moralistes...exterminent les révolutionnaires".

(Leur morale et la nôtre, 1938)
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24 février 2008 7 24 /02 /février /2008 11:04

L'IMPERIALISME STADE SUPRÊME DU CAPITALISME

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(Que faire face à l'impérialisme mondial ? Réformer, méditer, s'agenouiller ? Que nenni : balayer !)
         
    
     En 1867, Karl Marx écrivait  dans Le Capital :
    
   "L'expansibilité immense et intermittente du système de fabrique jointe à sa dépendance du marché universel, enfante nécessairement une production fiévreuse suivie d'un encombrement des marchés, dont la contraction amène la paralysie. La vie de l'industrie se transforme ainsi en une série de périodes d'activité moyenne, de prospérité, de surproduction, de crise et de stagnation. L'incertitude et l'instabilité auxquelles l'exploitation mécanique soumet le travail finissent par se consolider et par devenir l'état normal de l'ouvrier, grâce à ces variations périodiques du cycle industriel".
    
     "Jusqu'ici la durée périodique des cycles est de 10 ou 11 ans, mais il n'y a aucune raison de considérer ce chiffre comme constant. Au contraire, on doit inférer des lois de la production capitaliste...qu'il est variable et que la période des cycles se raccourcira graduellement".
    
     Depuis que le Vieux a émis cette appréciation visionnaire, 150 années ont passé. Le monde s'est familiarisé avec la litanie des crises de croissance, des reprises économiques, de la stagnation, de l'inflation, de la surproduction et de la récession économiques.
     L'économie capitaliste n'a cessé de se concentrer, nécessitant l'intervention de l'Etat afin d'adoucir tant bien que mal les effets les plus dévastateurs du cours économique inexorable. Périodiquement, des masses de salariés sont déversées sur les trottoirs bordant les agences intérimaires, des foules de paysans sans terre vont enfler les périphéries de monstrueuses mégalopoles. Le mode de production "global" généralise la précarité au quotidien, l'individualisme forcené et l'angoisse du lendemain pour des centaines de millions de personnes.   
      
    
CHAPITRE IX : LA CRITIQUE DE L'IMPERIALISME

    
     "Nous entendons la critique de l'impérialisme au sens large du mot, comme l'attitude des différentes classes de la société envers la politique de l'impérialisme, à partir de l'idéologie générale de chacune d'elles.

     La proportion gigantesque du capital financier concentré dans quelques mains et créant un réseau extraordinairement vaste et serré de rapports et de relations, par l'entremise duquel il soumet à son pouvoir la masse non seulement des moyens et petits, mais même des très petits capitalistes et patrons, ceci d'une part, et la lutte aiguë contre les autres groupements nationaux de financiers pour le partage du monde et la domination sur les autres pays, d'autre part, - tout cela fait que les classes possédantes passent en bloc dans le camp de l'impérialisme. Engouement "général" pour les perspectives de l'impérialisme, défense acharnée de celui-ci, tendance à le farder de toutes les manières, - n'est-ce pas un signe des temps. L'idéologie impérialiste pénètre également dans la classe ouvrière, qui n'est pas séparée des autres classes par une muraille de Chine.

     (...) Les savants et les publicistes bourgeois défendent généralement l'impérialisme sous une forme quelque peu voilée ; ils en dissimulent l'entière domination et les racines profondes; ils s'efforcent de faire passer au premier plan des particularités, des détails secondaires, s'attachant à détourner l'attention de l'essentiel par de futiles projets de "réformes" tels que la surveillance policière des trusts et des banques, etc. Plus rares sont les impérialistes avérés, cyniques, qui ont le courage d'avouer combien il est absurde de vouloir réformer les traits essentiels de l'impérialisme.
(...)
     Est-il possible de modifier par des réformes les bases de l'impérialisme ? Faut-il aller de l'avant pour accentuer et approfondir les antagonismes qu'il engendre, ou on arrière pour les atténuer ? Telles sont les questions fondamentales de la critique de l'impérialisme.
(...)
     Voici un spécimen de la critique économique de l'impérialisme par Kautsky. (...) :
    
     "C'est par la démocratie pacifique, et non par les méthodes violentes de l'impérialisme, que les tendances du capital à l'expansion peuvent être le mieux favorisées".
(...)
     Kautsky a rompu avec le marxisme en défendant, pour l'époque du capital financier, un "idéal réactionnaire", la "démocratie pacifique", le "simple poids des facteurs économiques", car cet idéal rétrograde objectivement du capitalisme monopoliste au capitalisme non monopoliste, il est une duperie réformiste.
(...)
     Les raisonnements de Kautsky ne sauraient avoir un autre sens : or, ce "sens" est un non-sens. Admettons que ... la libre concurrence, sans monopoles d'aucune sorte, puisse développer plus rapidement le capitalisme et le commerce. Mais plus le développement du commerce et du capitalisme est rapide, et plus est forte la concentration de la production et du capital, laquelle engendre le monopole. Et les monopoles sont déjà nés, - issus, précisément de la libre concurrence ! Si même les monopoles se sont mis de nos jours à freiner le développement, ce n'est cependant pas un argument en faveur de la libre concurrence, qui n'est plus possible depuis qu'elle a engendré les monopoles.

     ... les cartels ont entraîné la création de tarifs protectionnistes d'un type nouveau et original : comme l'avait déjà noté Engels dans le livre III du Capital on protège précisément les produits susceptibles d'être exportés. On sait également que les cartels et le capital financier ont un système qui leur est propre, celui de l'"exportation à vil prix", du "dumping", comme disent les Anglais : à l'intérieur du pays, le cartel vend ses produits au prix fort, fixé par le monopole ; à l'étranger, il les vend à un prix dérisoire pour ruiner un concurrent, étendre au maximum sa propre production... (...) cette lutte ne dresse pas le commerce libre contre le protectionnisme, contre la dépendance coloniale, mais oppose l'un à l'autre deux impérialismes rivaux, deux monopoles, deux groupements du capital financier. (...)

     Si la critique théorique de l'impérialisme par Kautsky n'a rien de commun avec le marxisme, si elle ne peut que servir de marchepied à la propagande de la paix et de l'unité avec les opportunistes et les social-chauvins, c'est parce qu'elle élude et estompe justement les contradictions les plus profondes, les plus fondamentales de l'impérialisme : contradiction entre les monopoles et la libre concurrence qui s'exerce à côté d'eux, celle entre les formidables "opérations" (et les formidables profits) du capital financier et le commerce "honnête" sur le marché libre, celle entre les cartels et les trusts, d'une part, et l'industrie non cartellisée, d'autre part, etc.
(...)
     ...il est inconcevable en régime capitaliste que le partage des zones d'influence, des intérêts, des colonies, etc., repose sur autre chose que la force de ceux qui prennent part au partage, la force économique, financière, militaire, etc. Or, les forces respectives de ces participants au partage varient d'une façon inégale, car il ne peut y avoir en régime capitaliste de développement uniforme des entreprises, des trusts, des industries, des pays. L'Allemagne était, il y a un demi-siècle, une quantité négligeable, par sa force capitaliste comparée à celle de l'Angleterre d'alors ; il en était de même du Japon comparativement à la Russie. Est-il "concevable" de supposer que, d'ici une dizaine ou une vingtaine d'années, le rapport des forces entre les puissances impérialistes demeurera inchangé ? C'est absolument inconcevable.

     Aussi, les alliances "inter-impérialistes" ou "ultra-impérialistes" dans la réalité capitaliste ... ne sont inévitablement, quelles que soient les formes de ces alliances, qu'il s'agisse d'une coalition impérialiste dressée contre une autre, ou d'une union générale embrassant toutes les puissances impérialistes, que des "trêves" entre des guerres. Les alliances pacifiques préparent les guerres et, à leur tour, naissent de la guerre ; elles se conditionnent les unes les autres, engendrant des alternatives de lutte pacifique et de lutte non pacifique sur une seule et même base, celle des liens et des rapports impérialistes de l'économie mondiale et de la politique mondiale. (...)

     ...L'impérialisme est l'époque du capital financier et des monopoles, qui provoquent partout des tendances à la domination et non à la liberté. Réaction sur toute la ligne, quel que soit le régime politique, aggravation extrême des antagonismes dans ce domaine également : tel est le résultat de ces tendances. De même se renforcent particulièrement l'oppression nationale et la tendance aux annexions, c'est-à-dire à la violation de l'indépendance nationale (car l'annexion n'est rien d'autre qu'une violation du droit des nations à disposer d'elles-mêmes). Hilferding note très justement la liaison entre l'impérialisme et le renforcement de l'oppression nationale. "Pour ce qui est des pays nouvellement découverts, écrit-il, le capital importé y intensifie les antagonismes et suscite contre les intrus la résistance croissante des peuples qui s'éveillent à la conscience nationale ; cette résistance peut facilement aboutir à des mesures dangereuses dirigées contre le capital étranger. Les anciens rapports sociaux sont foncièrement révolutionnés ; le particularisme agraire millénaire des "nations placées en marge de l'histoire" est rompu ; elles sont entraînées dans le tourbillon capitaliste. C'est le capitalisme lui-même qui procure peu à peu aux asservis les voies et moyens de s'émanciper. Et la création d'un Etat national unifié, en tant qu'instrument de la liberté économique et culturelle, autrefois but suprême des nations européennes, devient aussi le leur. Ce mouvement d'indépendance menace le capital européen dans ses domaines d'exploitation les plus précieux, ceux qui lui offrent les plus riches perspectives ; et il ne peut maintenir sa domination qu'en multipliant sans cesse ses forces militaires"."

 [V. Lenine, L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916]
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3 février 2008 7 03 /02 /février /2008 10:33


    DYNASTIE CRISIS
     
     Léon Davidovitch Bronstein Trotski :
    
     "Même si la Bourgeoisie est en anti-thèse complète avec les exigences du développement historique, elle n'en reste pas moins la classe la plus forte. Bien plus, on peut dire que du point de vue politique, la Bourgeoisie atteint le sommet de sa puissance, le sommet de la concentration de ses forces et de ses moyens politiques et militaires, de tromperie, de violence et de provocation, c'est-à-dire l'apogée de sa stratégie de classe au moment où elle est le plus directement menacée d'un écroulement de sa domination. (...) Plus le péril est grand, plus la classe, de même que l'individu, mobilise ses énergies vitales pour se sauver. En outre, nous ne devons pas oublier que la Bourgeoisie (c'est le grand privilège de la classe dominante) ne s'est trouvée en danger qu'après avoir acquis une énorme expérience politique. La Bourgeoisie a créé et détruit toutes sortes de formes de gouvernement : elle s'est développée sous l'absolutisme, sous la monarchie constitutionnelle, sous la monarchie parlementaire, sous la république démocratique, sous la dictature bonapartiste, dans l'Etat allié à l'Eglise catholique, dans l'Etat qui persécutait l'Eglise. Cette expérience riche et multiforme a pénétré dans la chair et le sang de la caste dirigeante de la Bourgeoisie et celle-ci la mobilise aujourd'hui pour se maintenir à tout prix au pouvoir. Et elle agit avec d'autant plus d'ingéniosité, de raffinement, de manque de scrupules que ses chefs reconnaissent plus clairement le danger qui la menace".
    
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     Depuis plus d'un siècle, le régime bourgeois combine ou enchaîne les manières de gouverner les plus diverses : Etat démocratique ou dictatorial, républiques bananières ou "progressistes", guerres de clans et gestion onusienne, etc. Le système économique capitaliste est régulièrement frappé de crises qui le sanctionnent irrémédiablement et de plus en plus en profondeur. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, une fois régulées les poussées de fièvre sporadiques, la pieuvre du Marché déploie ses tentacules toujours plus profondément sur la planète.
     Alors, "où va-t-on" ? La parole est à Karl Marx :
    
     "...des rapports de production nouveaux et supérieurs ne peuvent remplacer [la société antérieure] avant que les conditions matérielles de leur existence n'aient mûri au sein de la vieille société".
    
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     Donc pas de date révélée dans le marc de café, pas de "grand Soir" fixé sur le calendrier des révolutionnaires-en-chambre, mais l'exigence notamment de conditions objectives qui mûrissent dans la société actuelle. Et, de ces conditions objectives, tirer celles qui déclencheront fatalement les conditions subjectives - c'est-à-dire historiques et politiques - de l'affrontement ouvert entre classe dirigeante et classe salariée : le chômage devenu endémique ; l'insécurité matérielle, lot quotidien de centaines de millions de personnes ; la misère jamais éradiquée, misère matérielle, sociale, culturelle, existentielle ; le cours vers une 3ème guerre mondiale ; la destruction des forêts, des espèces animales, la pollution des sols, de l'air, de l'eau, la nourriture chimique ; la question du logement ; etc. Un seul de ces facteurs est explosif. La combinaison de tous est révolutionnaire et remettra sur le devant de la scène historique la majorité de l'humanité, les damnés de la Terre par centaines de millions.

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1 février 2008 5 01 /02 /février /2008 16:21


    MARX L'AVAIT COMPRIS :
LE MARCHE EST UN ET INDIVISIBLE

     Les économistes bourgeois, sociologues et autres spécialistes de la société capitalistique, se bousculent dans les antichambres médiatiques pour venir, en ces temps de crise mondiale, porter la bonne parole au peuple.
     Avec piété, ils s'agenouillent au chevet du malade - l'économie de marché - et prescrivent un remède radical : combattre le mal par le mal. Pour guérir la croissance défaillante et le "moral" en berne des ménages, il faut...relancer la croissance !
     Dans Le Capital, Marx démontrait il y a 2 siècles que "les périodes d'activité ordinaire, de production à haute pression, de crise et de stagnation" s'enchaînent les unes aux autres, la suivante étant déterminée par la précédente. Sous la férule du Marché, la croissance vertigineuse des forces productives (salariés + moyens de production) entraîne invariablement "la dilapidation la plus effrénée du travail productif et des moyens de production...". Cette gabegie est provoquée notamment par la concurrence féroce et anarchique que se livrent les requins mercantilistes. Marx synthétise dans une formule devenue classique :
    
     "L'accumulation de richesse à un pôle est une égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d'ignorance, d'abrutissement, de dégradation morale, d'esclavage, au pôle opposé".
    
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     Ces bons économistes sont prodigues de recettes préparant d'autant mieux la prochaine crise ; c'est qu'ils semblent ignorer que Sainte Croissance est à la fois cause et effet de ces crises. Ces dernières se résorbent en effet dans la destruction de richesses et de forces productives, permettant ainsi un redémarrage substantiel de la machinerie économique.
    
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     S'il y a bien quelque chose auquel ces ingrats de spécialistes bourgeois ne font jamais référence, c'est au fait que la crise dévoile les lois intangibles de l'économie capitaliste. Elle est le spasme organique et brutal révélant les contradictions inéluctables au système. En outre, comme dirait une andouille bio douée de parole, la crise est "équitable" : elle égalise dans l'insécurité les salariés et les classes moyennes. Le Vieux insiste sur ce point : la crise met en lumière "ce qui distingue l'époque bourgeoise de toutes les autres : le bouleversement constant de la production, l'ébranlement incessant de toutes les conditions sociales, l'insécurité et l'agitation perpétuelles".
          
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     La crise dit à celui qui entend, que ce mode de production est, à l'instar des précédents, historiquement condamné. Dans son immédiateté, elle opère une destruction des valeurs bourgeoises autrement plus subversive que tous les gentils reproches de la gauche humaniste bien-pensante. Marx : "Toute hiérarchie et toute permanence se volatilisent, tout ce qui est sâcré est profané et les hommes sont enfin contraints de considérer d'un oeil froid leur position dans la vie, leurs relations mutuelles".
    
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     La crise est anarchique et apparemment incohérente. "L'anarchie est la règle de la société bourgeoise..." constate le Vieux. Cette anarchie constitue "le fondement de l'état de chose public moderne, de même que cette vie publique est à son tour la caution de cette anarchie". La concurrence y trouve un terreau fertile pour s'épanouir. "Dès lors que la liberté de l'industrie et du commerce abolit l'exclusivisme privilégié..., toute la société bourgeoise n'est alors que cette guerre réciproque de tous les individus".
     Des pans entiers des classes moyennes, même des franges de la Bourgeoisie se retrouvent plongés dans une précarité originale pour eux, pas pour la classe salariée, un type de situation où "leurs conditions de vie propre, le travail et, de ce fait, toutes les conditions d'existence de la société actuelle, sont devenus pour eux quelque chose de contingent, sur quoi les prolétaires isolés ne possèdent aucun contrôle et sur quoi aucune organisation sociale ne peut leur donner le moindre contrôle".
     
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     Chaos et anarchie sociale caractérisent le mode de production capitaliste. Dans ce gigantesque maëlstrom, les réformistes de tous poils, de gauche, de droite, du centre ou d'ailleurs prétendent pouvoir séparer le bon grain de l'ivraie, le "bien" du "mal", etc. Pure rhétorique impuissante d'une petite bourgeoisie qui, face aux crises récurrentes du système, éprouve les états d'âme d'une classe condamnée par l'histoire. Pour échapper individuellement à une réalité des plus ingrates, gourous, yogis et autres épiciers existentialistes se bousculent au portillon du marché de la déprime.
    
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     Cependant, impossible d'échapper tout seul à la roue du Capital. C'est l'union consciente de tous les salariés et chômeurs, voulant en finir à tout prix avec cette société de privilèges, qui permettra de basculer dans une autre société.  
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31 janvier 2008 4 31 /01 /janvier /2008 18:27

    
LE MARCHE EST UN ET INDIVISIBLE

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     En 1851, un petit bonhomme dénommé Jules-Isaac Mirès fut condamné à 5 ans de taule, pour "irrégularités de gestion" dans son job de courtier à la Bourse de Paris. L'année suivante, il fut acquitté en appel.
     En 1882, les titres de L'Union Générale, une grosse banque catholique, "dévissèrent". Son PDG, un certain Bontoux, en prit également pour 5 ans et 3000 francs d'amende, et fut également acquitté en appel.
     A partir de ces 2 affaires, Emile Zola conçut son roman sur la Bourse, "L'Argent", qui parut en 1891.
     Dans ce livre, Zola dit :
    
     "...tous deux jouaient le jeu connu, l'un à la hausse, l'autre à la baisse sur une même valeur, celui qui perdait en étant quitte pour partager le bénéfice de l'autre, et disparaître."
     "...déjà sous l'horloge et fonctionnant, montait la clameur de l'offre et de la demande, ce bruit de marée de l'agio... Des passants tournaient la tête, dans le désir et la crainte de ce qui se faisait là, ce mystère des opérations financières où peu de cervelles françaises pénètrent, ces ruines, ces fortunes brusques qu'on ne s'expliquait pas..."
     "...fatalement, allaient tomber là les titres déclassés, les actions des sociétés mises en faillite, sur lesquelles [ils] agiotent encore, des actions de 500 francs qu'ils se disputent à 20 sous, à 10 sous ... comme une marchandise scélérate, qu'ils cèdent avec bénéfice aux banquiers désireux de gonfler leur passif."
     

DANS LA TERRIBLE JUNGLE
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     "...la déroute était fatale, ...le jour du massacre viendrait, ...il y aurait des morts à manger, des titres à ramasser pour rien dans la boue et dans le sang. Et [il] fut traversé d'un pressentiment, à voir...ce charnier des valeurs dépréciées, dans lequel passait tout le sale papier balayé de la Bourse."
     "...un grand cloaque...: des compagnies d'assurance mal famées, des journaux financiers de brigandage, des sociétés, des banques, des agences, des comptoirs, la série entière des...coupe-gorge..."
     

LES CHAROGNARDS SONT LA

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     "Une de ses grosses affaires était...le trafic sur les valeurs dépréciées ; il les centralisait, il servait d'intermédiaire entre la Bourse et...les banqueroutiers, qui ont des trous à combler dans leur bilan ; aussi suivait-il les cours, achetant directement parfois, alimenté surtout par les stocks qu'on lui apportait. Mais, outre l'usure et tout un commerce caché sur les bijoux et les pierres précieuses, il s'occupait particulièrement de l'achat des créances. C'était là ce qui emplissait son cabinet à en faire craquer les murs, ce qui le lançait...aux quatre coins, flairant, guettant, avec des intelligences dans tous les mondes. Dès qu'il apprenait une faillite, il accourait, ...finissait par acheter tout ce dont on ne pouvait rien tirer de bon immédiatement. Il...assistait aux adjudications des créances désespérées.  (...) Et de ces sources multiples, du papier arrivait, de véritables hottées, le tas sans cesse accru d'un chiffonnier de la dette. (...) Dans cette mer de créanciers disparus ou insolvables, il fallait faire un choix, pour ne pas trop éparpiller son effort. ...il professait que toute créance, même la plus compromise, peut redevenir bonne... Mais, parmi les insolvables, il suivait naturellement de plus près ceux qu'il sentait avoir des chances de fortune prochaine... Et, dès qu'il les tenait, les disparus et les insolvables, il devenait féroce, les mangeait de frais, les vidait jusqu'au sang, tirant 100 francs de ce qu'il avait payé 10 sous, en expliquant brutalement ses risques de joueur..."
     

LE CAPITALISME PREPARE LE SOCIALISME

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     "...vous travaillez pour nous, sans vous en douter... Vous êtes là, quelques usurpateurs qui expropriez la masse du peuple, et quand vous serez gorgés, nous n'aurons qu'à vous exproprier à notre tour... Tout accaparement, toute centralisation conduit au collectivisme. Vous nous donnez une leçon pratique, de même que les grandes propriétés absorbant les lopins de terre, les grands producteurs dévorant les ouvriers..., les grandes maisons de crédit et les grands magasins tuant toute concurrence, s'engraissant de la ruine des petites banques et des petites boutiques, sont un acheminement lent mais certain vers le nouvel état social... Nous attendons que tout craque, que le mode de production actuel ait abouti au malaise intolérable de ses dernières conséquences. Alors, les bourgeois et les paysans eux-mêmes nous aideront."
     "Le collectivisme, c'est la transformation des capitaux privés, vivant des luttes de la concurrence, en un capital social unitaire, exploité par le travail de tous... une société où les instruments de la production sont la propriété de tous, où tout le monde travaille selon son intelligence et sa vigueur, et où les produits de cette coopération sociale sont distribués à chacun... (...) Et cela, comme d'un coup de hache, abat l'arbre pourri. Plus de concurrence, plus de capital privé, donc plus d'affaires d'aucune sorte, ni commerce, ni marchés, ni Bourses. L'idée de gain n'a plus aucun sens. Les sources de la spéculation...sont taries."
     "...cela balaie d'un seul coup, non seulement les affaires individuelles, les sociétés d'actionnaires, les associations de capitaux privés, mais encore toutes les sources indirectes de rentes, tous les systèmes de crédit, prêts, loyers, fermages... Il n'y a plus comme mesure de la valeur, que le travail. Le salaire se trouve naturellement supprimé, n'étant pas, dans l'état capitaliste actuel, équivalent au produit exact du travail. (...) Et il faut reconnaître que l'état actuel est seul coupable, que le patron le plus honnête est bien forcé de suivre la dure loi de la concurrence, d'exploiter ses ouvriers, s'il veut vivre. C'est notre système social entier à détruire..."
     "...[la Bourse] sautera d'elle-même, quand l'Etat l'aura expropriée, devenu logiquement l'unique et universelle banque de la nation ; ...elle servira alors d'entrepôt public à nos richesses..."
     

GANGS DE REQUINS SYNDIQUES

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     "...ils décidaient la création d'une maison de crédit, ...au capital de 25 millions divisé en 50 000 actions de 500 francs. Il était...entendu que...quelques-uns de leurs amis formaient un syndicat qui, d'avance, prenait et se partageait les 4/5èmes des actions, soit 40 000, de sorte que le succès de l'émission était assuré, et que, plus tard, détenant les titres, les rendant rares sur le marché, ils pourraient les faire monter à leur gré.
     

LA SPECULATION RYTHME LE POULS DU CAPITAL

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     "Des obligations...C'est de la matière morte... la spéculation, le jeu est le rouage central, le coeur même... il appelle le sang, il le prend partout par petit ruisseaux, l'amasse, le renvoie en fleuves dans tous les sens, établit une énorme circulation d'argent, qui est la vie même des grandes affaires. Sans lui, les grands mouvements de capitaux, les grands travaux civilisateurs qui en résultent, sont radicalement impossibles... C'est comme pour les sociétés anonymes, a-t-on assez crié contre elles, a-t-on assez répété qu'elles étaient des tripots et des coupe-gorge ; la vérité est que, sans elles, nous n'aurions ni ls chemins de fer, ni aucune des énormes entreprises modernes, ...car pas une fortune n'aurait suffi à les mener à bien... il faut l'espoir d'un gain considérable, d'un coup de loterie qui décuple la mise de fonds... et alors les passions s'allument, la vie afflue, chacun apporte son argent... Quel mal voyez-vous là ?"
     

LE MONDE LUI APPARTIENT

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     "Notre Banque universelle, ...elle va être d'abord la maison classique qui traitera de toutes les affaires de banque, de crédit et d'escompte, recevra des fonds en comptes courants, contractera, négociera ou émettra des emprunts. ...surtout, c'est une machine à lancer les grands projets...: là sera son véritable rôle, ses bénéfices croissants, sa puissance peu à peu dominatrice. Elle est fondée, en somme, pour prêter son concours à des sociétés financières et industrielles, que nous établirons dans les pays étrangers, dont nous placerons les actions, qui nous devront la vie et nous assureront la souveraineté... Et, devant cet avenir aveuglant de conquêtes, ...vous vous inquiétez des petites irrégularités fatales, des actions non souscrites... vous partez en guerre contre le jeu... qui est l'âme même, le foyer, la flamme de cette géante mécanique... Sachez donc que ce n'est rien encore, tout ça ! Que ce pauvre petit capital de 25 millions est un simple fagot jeté sous la machine, pour le premier coup de feu ! Que j'espère bien le doubler, le quadrupler, le quintupler, à mesure que nos opérations s'élargiront ! ...je ne réponds pas de la casse, on ne remue pas le monde, sans écraser les pieds de quelques passants."
     

L'ARGENT EST DU CAPITAL CONCENTRE

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     "...personne ne vit plus de la terre... L'ancienne fortune domaniale est une forme caduque de la richesse, qui a cessé d'avoir sa raison d'être. Elle était la stagnation même de l'argent, dont nous avons décuplé la valeur, en le jetant dans la circulation, et par le papier-monnaie, et par les titres de toutes sortes, commerciaux et financiers. ...car rien n'était possible sans l'argent, l'argent liquide qui coule, qui pénètre partout, ni les applications de la science, ni la paix finale, universelle... la fortune domaniale !... On meurt avec un million de terres, on vit avec le quart de ce capital placé dans de bonnes affaires, à 15, 20 et même 30 pour cent."
     

CROISSEZ ET SPECULEZ


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     "...sans la spéculation, on ne ferait pas d'affaires... Pourquoi diable voulez-vous que je sorte mon argent, que je risque ma fortune, si vous ne me promettez pas une jouissance extraordinaire... ?"
     "Il y avait là l'ordinaire résultat que produit toute augmentation de capital : c'est le coup classique, la façon de cravacher le succès, de donner un temps de galop aux cours, à chaque émission nouvelle."
     "Le terrain était préparé, le terreau impérial, fait de débris en fermentation, chauffé des appétits exaspérés, extrêmement favorable à une de ces poussées folles de la spéculation, qui, toutes les 10 ou 15 années, obstruent et empoisonnent la Bourse, ne laissant après elles que des ruines et du sang..."
   

SUR LE FIL DU RASOIR

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     "...il établissait sous un déluge de chiffres, que la somme de 36 millions, donnée comme total approximatif des bénéfices de l'exercice courant, loin de lui paraître exagérée, se trouvait au-dessous des plus modestes espérances. Sans doute, il était de bonne foi, et il devait avoir examiné consciencieusement les pièces soumises à son contrôle ; mais rien n'est plus illusoire, car, pour étudier à fond une comptabilité, il faut en refaire une autre, entièrement."
     "[il] en arriva à expliquer les résolutions qu'il allait soumettre au vote de l'assemblée: le capital porté à 150 millions, l'émission de 100 000 actions nouvelles à 850 francs, les anciens titres libérés, grâce à la prime de ces actions et aux bénéfices du prochain bilan, dont on disposait d'avance. (...)
     ...la vérité était pourtant que la société n'avait pas un seul titre à son nom..."
     "Toutes les valeurs avaient monté, les moins solides trouvaient des crédules, une pléthore d'affaires véreuses gonflait le marché, le congestionnait jusqu'à l'apoplexie, tandis que, dessous, sonnait le vide, le réel épuisement d'un règne qui avait beaucoup joui, dépensé des milliards en grands travaux, engraissé des maisons de crédit énormes, dont les caisses béantes s'éventraient de toutes parts. Au premier craquement, ...c'était la débâcle."
     

SAGESSE DU MARCHE

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     "Son raisonnement était qu'une action vaut d'abord son prix d'émission, ensuite l'intérêt qu'elle peut rapporter, et qui dépend de la prospérité de la maison, du succès des entreprises. Il y a donc une valeur maximum qu'elle ne doit raisonnablement pas dépasser ; et, dès qu'elle la dépasse, par suite de l'engouement public, la hausse est factice, la sagesse est de se mettre à la baisse, avec la certitude qu'elle se produira."
     

LE CAPITALISTE EST UN SOCIALISTE QUI S'IGNORE

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     "...vous qui, avec votre [banque] avez remué et centralisé en 3 ans des centaines de millions, vous ne semblez absolument pas vous douter que vous nous conduisez tout droit au collectivisme... (...) ...l'Etat collectiviste n'aura à faire que ce que vous faîtes, vous exproprier en bloc, lorsque vous aurez exproprié en détails les petits..."
     "Nous supprimerons l'argent... ...la monnaie...n'a aucune place, aucune raison d'être, dans l'Etat collectiviste. (...) Il faut le détruire, cet argent qui masque et favorise l'exploitation du travailleur, qui permet de le voler, en réduisant son salaire à la plus petite somme dont il a besoin... (...) Toutes nos crises, toute notre anarchie vient de là... Il faut tuer...l'argent !"
     "... à quoi bon l'argent, lorsque la société ne sera plus qu'une grande famille, se gouvernant elle-même ?"
     "...tout se supprime, tout se transforme et disparaît... lorsque la valeur de la terre a baissé, ...la fortune foncière, domaniale, les champs et les bois, [ont] décliné devant la fortune mobilière, industrielle, les titres de rente et les actions, et nous assistons aujourd'hui à une précoce caducité de cette dernière, à une sorte de dépréciation rapide... La valeur de l'argent baisse donc, pourquoi l'argent ne disparaîtrait-il pas, pourquoi une nouvelle forme de fortune ne régirait-elle pas les rapports sociaux ?"
     

LA VIE DU CAPITAL SURGIT DU NEANT DU CREDIT

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     "J'ai ici pour plus de 20 millions de créances, et de tous les âges, de tous les mondes, d'infimes et de colossales... Les voulez-vous pour un million ? ...regardez ! dans ce coin, tout ce tas énorme. C'est le néant..., c'est la matière brute, d'où il faut que je tire la vie..."
     

UN "COUPABLE", TOUS COUPABLES !

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     "L'accusation lui reprochait : le capital sans cesse augmenté pour enfiévrer les cours et pour faire croire que la société possédait l'intégralité de ses fonds ; la simulation de souscriptions et de versements non effectués, grâce aux comptes ouverts...aux...hommes de paille, lesquels payaient seulement par des jeux d'écriture ; la distribution de dividendes fictifs...; enfin, l'achat par la société de ses propres actions, toute une spéculation effrénée qui avait produit la hausse extraordinaire et factice, dont [la banque] était morte... A cela il répondait par des explications abondantes... : il avait fait ce que fait tout directeur de banque, seulement il l'avait fait en grand, ... Pas un des chefs des plus solides maisons de Paris qui n'aurait dû partager sa cellule, si l'on s'était piqué un peu de logique. On le prenait pour le bouc émissaire des illégalités de tous. D'autre part, quelle étrange façon d'apprécier les responsabilités ! Pourquoi ne poursuivait-on pas aussi les administrateurs, ...qui, outre leurs 50 000 francs de jetons de présence, touchaient les 10% sur les bénéfices, et qui avaient trempé dans tous les tripotages ? Pourquoi encore l'impunité complète dont jouissaient les commissaires-censeurs, ...qui en étaient quittes pour alléguer leur incapacité et leur bonne foi ? ...pourquoi la faillite, déclarée d'office..., lorsque pas un sou des dépots n'avait été détourné...?"
     

EXTINCTION DE L'ETAT REVOLUTIONNAIRE

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     "Plus d'argent, et dès lors plus de spéculation, plus de vol, plus de trafics abominables... Plus de classes hostiles, de patrons et d'ouvriers, de prolétaires et de bourgeois et, dès lors, plus de lois restrictives ni de tribunaux, plus de force armée gardant l'inique accaparement des uns contre la faim enragée des autres !... ...plus de propriétaires nourris par le loyer, de rentiers entretenus..., plus de luxe enfin ni de misère ! ...pas de privilégiés, pas de misérables..."
     "...pour chaque branche de la production, [un comité directeur] chargé de proportionner celle-ci à la consommation, en établissant les besoins réels... (...) Grâce au grand nombre des bras nouveaux, grâce surtout aux machines, on ne travaillera plus que 4 heures, 3 peut-être... (...)
     Ah ! Que d'activités nouvelles, l'humanité entière au travail, les mains de tous les vivants améliorant le monde ! (...) Aucun prodige n'est irréalisable... La terre enfin est habitable... ...l'enfant choisit librement son métier, que les aptitudes déterminent. (...) Chacun se trouve...utilisé...au juste degré de son intelligence, ce qui répartit équitablement les fonctions publiques, d'après les indications mêmes de la nature. Chacun pour tous, selon sa force..."

ZOLA
L'Argent
(1891)

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