Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Recherche

21 juin 2008 6 21 /06 /juin /2008 00:00

ANARCHISTES ET BOLCHEVIKS

XVIII

      Selon les anarchistes, lorsque le poids de la nouvelle société égalitaire qu'ils prônent sera devenu suffisamment important de par le monde, elle n'aura qu'à se substituer intégralement à l'ancienne :

     "Que dans chaque ville s'établisse rapidement une section de l'Internationale et la nouvelle société apparaîtra comme par enchantement car un souffle sera suffisant pour faire disparaître la vieille société et ses vices, c'est-à-dire les privilèges" (Résolution du Congrès de Cordoue).

      Ici on appréhende un autre trait de l'idéalisme anarchiste, à savoir la croissance linéaire et progressive du mouvement révolutionnaire, opposée au développement par bonds successifs et par sauts qualitatifs que développe le matérialisme historique marxiste. Au sujet de la Révolution, anarchistes et communistes ne parlent pas de la même chose. A cette époque-là les anarchistes considèrent la Révolution sociale comme l'aboutissement de tactiques ou d'organisations déjà établies. On reste dans une vision linéaire et progressive du mouvement révolutionnaire. Par exemple la Fédération Espagnole base sa stratégie révolutionnaire sur les grèves qui, en grandissant, se transforment en grève générale, solution finale à l'émancipation de la classe laborieuse. Cette stratégie par petites étapes prévoit qu'une grève qui se termine quelque part doit s'enchaîner sur une grève qui commence autre part.




       Pour les anarchistes espagnols, la grève générale équivaut déjà à un nouvel ordre des choses :

     "C'est être transporté du monde du mensonge, de l'exploitation et du crime vers le monde de la vérité, de la justice et de la fraternité humaine ; c'est enfin la Révolution sociale".

       Selon les libertaires, le progrès scientifique peut aussi aboutir à l'avènement du nouvel ordre social, au cours d'une évolution progressive :

     "Cette révolution sociale grandiose peut par le biais même de la science, se réaliser sans bouleversements, si de mesquins tyrans n'opposent pas à son cours inévitable leur despotisme irritant" (journal El Prospecto).

     De même la création de coopératives apparaît au début du mouvement anarchiste comme une solution harmonieuse et progressive, permettant à l'ouvrier d'échapper à l'obligation de vendre sa force de travail.
     Les limites et les illusions de la coopération furent soulignés rapidement par Marx. Toutefois il ne prononça pas une condamnation sans appel, loin s'en faut. Dans l'adresse inaugurale de 1864, premier manifeste de l'Internationale, Marx commence par insister sur le caractère primordial et incontournable de la conquête du pouvoir politique, puis il concède que l'existence et le fonctionnement des coopératives démentent le caractère superflu des possesseurs des moyens de production et qu'elles peuvent jouer, par leur exemplarité, un rôle certes limité mais positif dans l'émancipation des ouvriers. Mais l'adresse inaugurale insiste sur le fait que jamais le travail coopératif ne pourra à lui tout seul "arrêter la progression géométrique des monopoles" ni "libérer les masses". Car il est indispensable pour ces masses révolutionnaires de conquérir le pouvoir politique.




     Or, au sujet des coopératives de production, la pensée libertaire est hétérogène. Le coopératisme a puisé son inspiration dans le socialisme utopique. Ce dernier avait à son tour assimilé la philosophie des Lumières. Il se considérait donc comme l'expression de la raison, de la vérité et de la justice absolues. Il suffisait juste qu'on le découvre et qu'on l'adopte pour qu'il conquière le monde par sa propre vertu. Comme la vérité absolue est indépendante du temps, de l'espace et du cours historique, la date et le lieu de la découverte relèvent du pur hasard.
      Ceci dit, la raison et la justice diffèrent avec chaque fondateur d'école de pensée. Le théoricien socialiste britannique Robert Owen, héritier des philosophes matérialistes du XVIIIème siècle, s'approcha quelque peu du communisme. Il proposa des sociétés coopératives de production et de consommation comme mesure transitoire vers une organisation entièrement communiste.
    



       Il existait alors en Espagne un petit mouvement coopératif dont les délégués, lors du Congrès de Barcelone en 1870, vantèrent les bienfaits de la coopération. Mais la résolution finale fut sans appel : elle condamna ces initiatives comme nocives parce qu'elles voilaient la primauté de la Révolution sociale :

     "La coopération de production est une institution purement bourgeoise qui peut seulement réaliser l'émancipation d'une partie insignifiante d'entre nous et dont le développement, s'il était possible dans le cadre de l'actuelle société, nous conduirait à la création d'un cinquième état social, beaucoup plus exploité que ne l'est aujourd'hui la classe travailleuse" (La Solidaridad n°36).

       Anselmo Lorenzo donne un témoignage significatif sur le fonctionnement des coopératives ouvrières. Un dimanche il visita l'une d'entre elles, produisant de la fonte. Cette compagnie avait su attirer les travailleurs par un système d'avantages réciproques. Entre employeurs et employés la monnaie officielle ne circulait pas. La compagnie frappait sa propre monnaie et payait de la sorte les travailleurs. Elle leur fournissait également logement, nourriture, vêtements et leur vendait diverses marchandises au prix de production. Une commission ouvrière  examinait la qualité des produits. Dans ces conditions plutôt favorables, Lorenzo constate que les travailleurs sont trop confiants dans la sûreté de leur emploi, comme si pour eux une crise économique était définitivement exclue. Ils se croient à l'abri des périls qui touchent la masse des travailleurs n'ayant pas la possibilité de vivre en coopérative. Il n'y a plus moyen de les attirer vers l'Internationale.




      La défiance à l'égard des coopératives de production conduit bientôt la Fédération Anarchiste espagnole à faire la propagande des coopératives...de consommation !
       Elle affirme ainsi une tendance consistant à ne plus subordonner l'émancipation des travailleurs à la seule transformation des rapports de production, mais aussi à l'amélioration des échanges commerciaux. Pour la Fédération, le principe de solidarité universelle étendu à tous les exploités semble particulièrement abordable par la coopération de consommation, "la seule qui non seulement puisse être appliquée dans tous les cas et toutes les circonstances, mais qui doit aussi servir d'élément et de moyen de formation générale de tous les travailleurs dont le retard culturel rend les idées nouvelles difficilement accessibles".
      Ainsi se profile la vision d'une société où les associations ouvrières recréent les échanges "naturels" afin de se libérer de l'exploitation.

[Tina LOBA]



Partager cet article

Repost 0
Published by Sous-lieutenant Piotr Marat KARPOV - dans Politik
commenter cet article

commentaires