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12 mai 2008 1 12 /05 /mai /2008 16:01
ANARCHISTES ET BOLCHEVIKS

XIII

     Parmi les délégués anarchistes élus pour représenter l'Espagne à l'A.I.T. (Ière Internationale Communiste), l'un d'entre eux, Anselmo Lorenzo, fut notamment reçu dans la maison de Marx qui, au début de leur relation, lui fit forte impression.
     




       Mais Lorenzo était lui-même sous l'influence de l'alliance bakouniste et ce qui se jouait alors, l'avenir du mouvement ouvrier international, il le considérait davantage sur le plan personnel que politique. A l'instar des anarchistes, il avait tendance à personnaliser le conflit d'organisation avec les marxistes. Il crut voir dans l'âpreté des luttes théoriques une bataille d'égoïsmes et d'ambitions personnelles de la part des leaders de l'Internationale.
       En fait Lorenzo n'est pas un pur bakouniste. Lui-même se réclame d'un autre anarchiste russe, Piotr Kropotkine. Comme Kropotkine ou Louise Michel, c'est un solitaire, studieux, austère, timide et naïf, représentant comme eux de toute une tradition de "saints laïcs" anarchistes, éloignée de l'image du fanatique violent.







    




(Piotr Kropotkine [1842-1921])


    
    



     (Louise Michel [1830-1905], institutrice, anarchiste, membre de la Ière Internationale et figure emblématique de la Commune de Paris)



    
     Bakounine, avec son caractère emporté, rebutait Anselmo Lorenzo. Le Russe en était d'ailleurs conscient. A propos de l'Italie, il écrit :


     "Je me trouve dans un état d'esprit émerveillé et je crains une seule chose, que la douceur de la vie et de l'air ne diminuent ma sauvage effronterie socialiste".

       On notera que pour Bakounine, son caractère impulsif relève de principes socialistes !  Il utilise naturellement, dans un écrit politique, la virulence de son propre caractère pour mettre en lumière la violence organisée des masses.
    




      Face à ce père spirituel des anarchistes espagnols, l'anarcho-syndicaliste castillan Anselmo Lorenzo, tout en reconnaissant ses mérites, préfère garder quelque distance. Dans une lettre qu'il lui envoie, Bakounine se livre à un inventaire des défauts personnels qu'il attribue à Marx, sans oublier de mentionner ses mérites et de rendre justice "à la science et à l'intelligence vraiment supérieures", "au dévouement inaltérable, actif entreprenant, énergique, à la grande cause de l'émancipation du prolétariat" de l'auteur du "Capital".
     Dans sa réponse, Anselmo Lorenzo exprime froidement sa méfiance à l'égard du révolutionnaire russe. Tout d'abord il a l'intuition que si Bakounine s'attaque à la personne de Marx, c'est peut-être parce qu'il manque d'arguments théoriques. De plus, la nature même des critiques personnelles de la lettre l'ont choqué :

        "Ce qui est remarquable dans ce document, c'est que parmi les accusations dirigées contre Marx par Bakounine, se détache comme motif particulier de haine le fait que Marx était juif. Ceci qui va contre nos principes, affirmant la fraternité sans distinction de race ni de croyances, produisit sur moi une impression désastreuse".

   




     D'autres anarchistes espagnols, défenseurs ardents de l'Internationale, se démarquèrent ainsi de l'Alliance bakouniste. Quand se posa à nouveau la question fondamentale de la participation de la classe ouvrière à l'action politique, ils soulignèrent d'une part que la constitution de la classe ouvrière en parti politique était indispensable pour assurer la victoire de la Révolution sociale et de sa suprême aspiration, l'abolition des classes ; d'autre part, ils réaffirmèrent que l'action économique et politique de la classe ouvrière étaient indissolublement liées.
      "La Emancipaciòn", journal de la section anarchiste de Madrid, publia un article intitulé "La politique de l'Internationale" dans lequel il appuyait les résolutions de l'A.I.T. dans leurs traits généraux sans pour autant renoncer à l'abstentionnisme anarchiste :

       "Nous n'avons jamais prétendu que la classe laborieuse ni l'Association Internationale, qui représente ses plus hautes aspirations, devrait faire abstraction de toute idée politique ; bien au contraire, ce que nous avons soutenu et soutenons encore c'est que la classe ouvrière doit avoir sa propre politique, une politique qui soit en harmonie avec ses intérêts de classe, et qui réponde à ses légitimes aspirations. Politique qui ne puisse être d'aucune manière celle des partis bourgeois, tous intéressés au maintien des institutions sociales existantes" (27 novembre 1871).

     "La Emancipaciòn" lança un appel à ne pas voter pour les "anciens partis politiques, formés par les classes possédantes, y compris le Parti Républicain Fédéral". La formulation en est ambiguë. Qu'est-ce qui empêchait "La Emancipaciòn" d'être explicite sur ce point crucial ?
     On est là à l'opposé d'un leader marxiste tel Lenine, qui n'hésite jamais à répéter, expliciter, reprendre une pensée qu'il considère comme importante. Ce que reflète le journal anarchiste madrilène est plutôt une hésitation sur la tactique à suivre. La rédaction de "La Emancipaciòn" semble immobilisée, à mi-chemin entre l'Alliance bakouniste et l'Internationale Communiste.







[Tina LOBA]


 

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Published by Sous-lieutenant Piotr Marat KARPOV - dans Politik
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