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24 mars 2008 1 24 /03 /mars /2008 13:09

ANARCHISTES ET BOLCHEVIKS

II

        En Espagne, à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, le mouvement ouvrier est divisé, dispersé entre deux tendances : l'une anarchiste et l'autre socialiste.

     Au sens strict du terme, "anarchie" signifie "conception politique qui tend à supprimer l'Etat, à éliminer de la société tout pouvoir disposant d'un droit de contrainte sur l'individu" (Le Petit Robert 2002). L'opinion populaire, elle, associe simplement l'anarchie au désordre, au chaos et aux attentats terroristes.

       En ce qui concerne la doctrine marxiste, dont l'impact sur les masses ouvrières amena jusqu'à la Révolution d'Octobre 1917 en Russie, la plupart du temps on l'a confondue avec le stalinisme et la construction d'un capitalisme d'Etat en U.R.S.S..

   
r-volution-d-Octobre.jpg

      Aujourd'hui, nombre d'historiens abandonnent les concepts de "classe" et de "lutte des classes. Ils pensent pouvoir se le permettre à la suite de l'effondrement des pays dits "socialistes". En outre, ils associent faussement l'apparition de ces concepts à l'émergence du marxisme. Mais, par anticipation visionnaire, Karl Marx les réfutait déjà :


     "En ce qui me concerne, je n'ai ni le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne ni celui d'avoir découvert leur lutte. Les historiens bourgeois avaient bien avant moi exposé le développement historique de cette lutte des classes, et les économistes bourgeois l'anatomie économique de ces classes" (Lettre à Weydemeyer, 5 mars 1852).

    



     De la part des classes dominantes, la confusion des termes "anarchisme" et "communisme" n'est pas plus innocente aujourd'hui qu'hier. C'est la rançon de tout ce qui perturbe "l'ordre public". Trotski et Lenine étaient considérés en Espagne comme de dangereux anarchistes.

    




                                           
                      


                                   








    






      Cet amalgame des théories anarchistes et du marxisme est aussi le fait des milieux républicains espagnols qui, partagés entre la peur de nuire à leur bourgeoisie et leur idéalisme républicain, jettent des idées révolutionnaires parfois opposées dans une sorte de soupe idéologique : patriotisme, révolution nationale, révolution internationale, etc.

    
     Eblouis par l'exemple frappant de la Révolution soviétique victorieuse, certains anarcho-syndicalistes espagnols en adoptèrent momentanément les principes. L'absence de rigueur théorique des anarchistes, leur attitude confuse et contradictoire, le manque de connaissances politiques et de préparation théorique favorisèrent un amalgame entre les idées de Bakounine et celles de Marx.
    



      Dans l'anarchisme régnait déjà un flou peu artistique entre diverses tendances. Par exemple, le communisme libertaire s'opposait ouvertement à "l'autoritarisme" des bolcheviks, au lieu de leur faire temporairement allégeance comme d'autres courants affiliés.


     Quels sont les éléments communs au communisme libertaire et au communisme "autoritaire" ?
      De prime abord le but final, c'est-à-dire une société sans classes et sans Etat "qui réorganisera la production sur la base d'une association libre et égalitaire des producteurs, et relèguera toute la machine de l'Etat là où sera dorénavant sa place : au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze" (F.Engels, L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat).

    

     Quant aux divergences entre les deux théories, l'anarchisme a évolué de telle façon qu'elles sont devenues inconciliables.

       Lenine écrit :

     "Entre le socialisme et l'anarchisme il y a tout un abîme. (...) Leurs théories et leurs idéaux révolutionnaires [aux anarchistes] sont en opposition formelle avec le socialisme. (...) Leur tactique, qui se ramène à la négation de la lutte politique, désunit les prolétaires et en fait les participants passifs de telle ou telle politique bourgeoise car l'abstention complète des ouvriers de la vie politique est impossible et irréalisable" (Socialisme et anarchisme).

    Ces divergences sont également apparues à certains anarcho-syndicalistes, qui soulevèrent le problème de l'incompatilité de principe entre bolcheviks et anarchistes, à la lumière des évènements révolutionnaires de 1917 en Russie. La pierre d'achoppement du litige était la notion de dictature du prolétariat, négation même de toute idée libertaire. Les anarchistes refusaient en outre l'obédience à un parti politique centralisé et discipliné tel que le parti bolchevique au pouvoir dans la future U.R.S.S.. D'autre part ils défendaient un concept original : l'apolitisme.
       Pour ceux-là, toute action politique est "pernicieuse". D'autres disent qu'il faut détruire tout pouvoir politique et se définissent comme anti-politiques par essence.

     Pour en revenir à la dictature du prolétariat, la coupure entre les deux courants révolutionnaires était profonde, même si quelques anarchistes manifestaient une compréhension mesurée des exigences de la réalité révolutionnaire : nécessité de défendre la Révolution russe contre le blocus international. En aval de cette question, on débouche sur le débat acharné autour de la disparition de l'Etat. Selon l'idéologie anarchiste, il y a "abolition" du jour de la révolution à son lendemain victorieux. Selon Marx, l'Etat ouvrier "s'éteint" au bout d'un certain temps. Lenine analyse l'Etat comme une "violence organisée" :
    
     "[elle] correspond à un certain degré d'évolution de la société lorsque celle-ci, divisée en classes sociales irréconciliables, n'aurait pu subsister sans un "pouvoir" placé prétendument au-dessus de la société et différencié de celle-ci jusqu'à un certain point. Né des antagonismes de classes, l'Etat devient l'Etat de la classe la plus puissante, de celle qui domine au point de vue économique et qui, grâce à lui, devient aussi classe politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens pour mater et exploiter la classe opprimée".

     Dans la théorie marxiste, l'Etat représente la domination d'une classe sur toutes les autres, domination par la force. A ce pouvoir exercé par la bourgeoisie sur le prolétariat répond un autre pouvoir de répression, la dictature du prolétariat, exercée par ce dernier au nom de la grande majorité exploitée de la société capitaliste sur la minorité bourgeoise. Le prolétariat, en tant que classe révolutionnaire de par sa position et son rôle dans le capitalisme, doit préalablement s'emparer du pouvoir d'Etat, donc renverser la bourgeoisie. Une fois la résistance bourgeoise vaincue, le pouvoir prolétarien a pour tâche la socialisation des moyens de production, c'est-à-dire la fin de la propriété privée de ces moyens. A ce stade, le nouvel Etat s'instaure comme représentant de toute la société et non plus seulement de la classe révolutionnaire. C'est là une première étape, le socialisme. A la différence des anarchistes, l'idée centrale, c'est l'impossibilité de brûler les étapes du passage au but final : la société communiste. Ces étapes sont :

     - le renversement du pouvoir bourgeois ;
     - l'éducation de toute une génération qui assume les tâches de transformation
       économique et surtout la préparation de l'extinction de l'Etat.

     En effet, quand il n'y a plus de classe sociale antagonique à réprimer et que les bases du nouveau mode de production sont définitivement établies, l'Etat "s'éteint", selon l'expression de Marx.

     "Nous ne sommes pas des utopistes. Nous ne rêvons pas de nous passer d'emblée de toute administration, de toute subordination ; ces rêves anarchistes, fondés sur l'incompréhension des tâches qui incombent à la dictature du prolétariat, sont foncièrement étrangers au marxisme et ne servent en réalité qu'à différer la révolution socialiste jusqu'au jour où les hommes auront changé. Nous, nous voulons la Révolution socialiste avec les hommes tels qu'ils sont aujourd'hui, et qui ne se passeront pas de subordination, de contrôle, de surveillants et de comptables" (V.Lenine, L'Etat et la révolution).

     Résumons : communistes et anarchistes s'accordent sur l'abolition de l'Etat. Mais si pour les anarchistes cette abolition s'accomplit au lendemain de la prise du pouvoir, les communistes soulignent la nécessité d'un Etat prolétarien qui durera aussi longtemps qu'il y aura des exploiteurs à anéantir.

[Tina LOBA]



 
          
     

    
     
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commentaires

T
Quid de Nestor Makhno et de la « 3e brigade du Dniepr », partie intégrante de l'armée rouge, associés à la lutte politique contre les forces blanches et cependant déclarés hors-la-loi par les bolchéviks ?
Répondre
S

     Alors, l'ukrainien Makhno est à la fois un anarchiste et un bandit de grand chemin.
    
     Dans un premier temps, il a organisé tout un territoire en soviet dont il est le dirigeant grâce à ses capacités militaires et à sa roublardise.
    
     Les bolcheviks le reconnaissent et le ravitaillent. Cependant Makhno reste incontrolable :
alors que se prépare l'affontement contre l'armée blanche du général Denikine, le "soviet" de Makhno devient le lieu de rassemblement des anarchistes russes, dont certains qui fuient
Moscou et le centralisme révolutionnaire, et vont se retrouver promus aux plus hautes fonctions dans l'armée makhnoviste.

     Makhno convoque un congrès "des Insurgés". Il a même le culot d'inviter l'Armée Rouge à y envoyer des délégués, ce qui évidemment détériore ses relations avec les
bolcheviks.
     On est en pleine offensive blanche. Makhno démissionne et s'évanouit dans la nature. On le retrouve bientôt associé à un chef de bande, qu'il élimine peu
après et dont il prend la succession à la tête des brigands. Ce qui n'empêche pas qu'il écrase Denikine, victoire lui confèrant un statut prestigieux.

      Il y avait incompatibilité entre Makhno, sorte de bandit anarchiste, et la jeune Révolution d'Octobre aux abois. L'armée "noire" que Makhno lève en Ukraine
est essentiellement paysanne, tout aussi hostile aux Rouges qu'aux Blancs. Elle refuse les réquisitions de guerre et est encadrée par une police politique inspirée de la Tchéka
soviétique. 
     Il faut d'ailleurs noter que les rapports de l'armée makhnoviste avec les ouvriers citadins sont tendus et que des incidents violents éclatent entre les
syndicats ouvriers et l'armée noire.
      
     Malgré cela, le contact se renoue avec l'Armée Rouge en 1919. Makhno louvoie entre  l'autorisation de parution d'un journal communiste
et l'interdiction faite au Parti Bolchevik de toute action poltique, au nom de la "liberté totale" due aux masses. Il fait exécuter le commandant de sa division et plusieurs autres
bolcheviks, organisateurs de cellules clandestines. Moscou ordonne à l'armée insurgée de prendre position sur la frontière polonaise. Refus de celle-ci. Une guerre civile de près d'un an éclate
entre l'armée makhnoviste et l'Armée Rouge.

      En 1920, nouvelle trève car une nouvelle armée blanche, celle de Wrangel, menace. Makhno se subordonne à nouveau à l'Armée Rouge.
     Après la victoire commune sur Wrangel, l'Armée Rouge rompt sans surprise avec l'armée noire. Après un ultimatum sommant cette dernière de s'intégrer, ultimatum
évidemment rejeté, l'Amée Rouge circonscrit définitivement la poche anarchiste. 
     Avec une poignée d'hommes, Makhno tiendra encore presque une année, avant de s'exiler. 
     Il fut effectivement l'illustration de l'incompatibilité politique des anarchistes et des communistes, en particulier dans une période qui exigeait avant toute chose le
salut de la victoire révolutionnaire précoce.

                                               
Tina LOBA