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21 mars 2008 5 21 /03 /mars /2008 18:06
     Le Sous Lieutenant Karpov commence aujourd'hui la publication en plusieurs épisodes d'un travail d'une camarade qui s'est invitée sur son blog : Tina Loba.

Tina-Loba.JPG
            

ANARCHISTES ET BOLCHEVIKS

I

     Dès la sortie du berceau, le mouvement anarchiste entre en conflit avec le marxisme. Base théorique et méthode divergent.
     Ce travail aborde la matérialisation de l'affrontement politique entre "frères ennemis" dans 2  pays touchés par un mouvement révolutionnaire : l'Espagne, la Russie. Le sujet garde aujourd'hui toute son actualité, notamment en Russie à l'heure où l'on s'intéresse de plus en plus au passé "communiste" récent.

     Il s'agit déjà de savoir ce que recouvre le mot communisme. Être communiste aujourd'hui, c'est, selon certains, répéter seulement quelques slogans tout faits sur "l'égalité", la "fraternité" et, à l'occasion, entonner le 1er couplet de l'Internationale.
     Comment s'y retrouver, entre les icônes Marx, Lenine, Mao, Che Guevara, Trotski, Salvador Allende, Fidel Castro, Ugo Chavez (et pourquoi pas Marie-Georges Buffet au point où l'on en est) ?

     Au commencement, malgré de notables différences théoriques et pratiques, les 2 courants révolutionnaires s'appellent tous deux "communistes". Alors nous n'allons pas rétablir une vérité historique a posteriori sur le "vrai" ou le "faux" communisme, mais plutôt remonter aux sources d'inspiration et au contenu doctrinal des mouvements respectifs.


la-R-volution-sera-copie-1.gif
    
    
     La victoire de la Révolution russe d'Octobre 1917 suscita l'admiration des anarchistes, emportés par l'enthousiasme des masses à l'échelle du monde. Mais rapidement, ils émettent des réserves quant à leur participation active au nouveau régime. Cela pose 2 questions subsidiaires :
    
     - comment la Révolution bolchevique, autoritaire et disciplinée a-t-elle pu fasciner un courant épris de "liberté" ?
        
     - pourquoi le Parti Bolchevik, structuré sur le mode marxiste de manière rigide et centralisé, a-t-il accepté l'entrée des anarchistes dans la IIIème Internationale Communiste ?

     A la fin du XIXème siècle, plusieurs traits rapprochent l'Espagne de la Russie. Par  rapport au reste de l'Europe occidentale, où le capitalisme est déjà bien en place, ce sont des pays "sous-développés". L'agriculture y est encore dominante, la révolution bourgeoise balbutie et 2 courants révolutionnaires antagoniques y ont surgi sur la scène historique : l'anarchisme, qui s'enracinera en Espagne et le marxisme qui aura un impact déterminant sur la Russie pré-révolutionnaire.
     Tout d'abord leurs ennemis communs les confondent, avant qu'ils ne deviennent à leur tour "frères ennemis". Petite remarque : le russe Mikhaïl Bakounine, père fondateur de l'anarchisme espagnol et son compatriote Piotr Kropotkine, également influent en Espagne, ne connurent jamais d'activité politique militante dans leur pays d'origine. Et pour cause : c'est à l'étranger qu'ils devinrent anarchistes.


Bakounine-par-Nadar.jpg

    

Kropotkine.jpg










                                                       (Kropotkine)
(Bakounine)
    

     Vers 1870, l'économie espagnole est au seuil d'un développement capitaliste. Certaines théories philosophiques pré-bourgeoises venues d'Angleterre et de France y sont encore vivaces. Dès sa naissance, la pensée libertaire espagnole porte le sceau de l'Esprit philosophique des Lumières. Elle conçoit une foi inaltérable dans le progrès et la capacité de l'homme à dompter la nature et transformer le monde.
      Une autre influence va peser sur l'anarchisme : le socialisme utopique, doctrine qui repose sur la communauté des biens, le travail obligatoire pour tous et la redistribution équitable de la production.
     Le marxisme reprit en partie ce programme, mais il se débarrassa de sa vision idéaliste de l'homme, notamment la croyance en la transformation de la nature humaine par l'éducation.

     L'anglais Robert Owen (1771-1858), manufacturier prospère devenu théoricien socialiste, réalisa la première tentative de coopératisme autogestionnaire, une des idées-clés de l'anarchisme. Les partisans du socialisme dit "scientifique", constatant l'impossibilité de créer artificiellement des mini-sociétés idéales à l'intérieur du monde capitaliste, rejetèrent les idées d'Owen.


Owen.gif(Robert OWEN)

    
     Le socialisme scientifique avait surgi du développement industriel gigantesque de la 2ème moitié du XIXème siècle et jeté ses bases théoriques sur ce support matériel "objectif". Ses promoteurs, Karl Marx et Friedrich Engels, publient en 1848 le "Manifeste du Parti Communiste", parution accompagnant le surgissement du mouvement ouvrier. Les 2 compagnons de lutte ont tiré des leçons de l'échec des révolutions de 1848 en France et en Allemagne. Le matérialisme dialectique s'oppose au socialisme utopique et à l'anarchisme, trop imprégnés de l'idéalisme du XVIIIème siècle.
      

Manifeste.png

     En effet, l'anarchisme envisage la réalité objective comme une création de "l'Esprit", alors qu'à contrario, le matérialisme dialectique pose la primauté de la nature par rapport à l'esprit, la pensée et la conscience humaine comme produits du cerveau et, en dernière instance, produits de la matière donc de la nature.
        Dans la vision idéaliste, l'être humain est abstrait, il est un "individu" en soi, un être moral partagé entre le "bien" et le "mal" ; dans celle du matérialisme, il est le produit de l'ensemble de tous les rapports sociaux. D'un côté, évolution linéaire et progressive, de l'autre, évolution "par bonds, par catastrophes, par révolutions, par solutions de continuité" (Henri Arvon, L'anarchisme).

     L'opposition anarchisme/marxisme trouve son origine dans l'opposition idéalisme/matérialisme. Bien que les 2 théories révolutionnaires semblent puiser aux mêmes sources, en réalité les 4 composantes principales de l'anarchisme sont :

     - la philosophie des Lumières ;
     - le socialisme utopique ;
     - l'idéalisme hégélien ;
     - le christianisme.

     Alors que le marxisme est la synthèse de 3 écoles :

     - la philosophie allemande ;
     - l'économie anglaise ;
     - le socialisme français.

    
(Hegel)


     On trouvera que que le seul point commun entre les 2 se trouve être le philosophe allemand Friedrich Hegel (1770-1831), en n'omettant pas de préciser que le marxisme rejette l'idéalisme hégelien mais reprend à son compte sa dialectique. Marx, ayant discerné l'importance de la dialectique hégelienne, l'a "remise sur ses pieds", c'est-à-dire qu'il lui a donné une base matérialiste :

     "La production des idées, des représentations et de la conscience est d'abord directement et intimement liée à l'activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle" (K.Marx, L'Idéologie allemande).

     Il est à noter qu'une des 3 sources du marxisme, l'économie anglaise, fut refusée par l'anarchisme justement parce qu'elle reposait sur des bases matérialistes.  Donc, 2 formes distinctes de conscience politique, assimilant des aspects différents des mêmes courants philosophiques, finirent par s'opposer irrémédiablement.

      L'incompatibilité d'idées entre les libertaires espagnols et les bolcheviks russes, la difficulté des informations à circuler contribuèrent à accroître l'incompréhension mutuelle. Les composantes anarchistes que sont l'idéalisme, le rationalisme, le socialisme utopique, le christianisme et un soupçon d'individualisme romantique constituaient autant de freins à la compréhension des tâches urgentes que réclamait la Révolution d'Octobre.

[Tina LOBA]  

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Published by Sous-lieutenant Piotr Marat KARPOV - dans Politik
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