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22 juin 2007 5 22 /06 /juin /2007 13:06
RETOUR D'UN "PROPHETE" ?

Marcuse.jpg(Herbert MARCUSE, 1898 - 1979)

        Le nom de Marcuse connut une grande renommée dans les années 60, comme l'un des inspirateurs de nombreux mouvements contestaires qui éclatèrent à l'époque dans la jeunesse étudiante.

      Le Sous-Lieutenant Karpov, constatant que le nom du philosophe états-unien semble flotter dans l'air ces derniers temps, s'est intéressé sommairement à la "pensée" de Marcuse.

         Il naît en 1898 à Berlin, d'une famille de la haute bourgeoisie. Dans ses jeunes années, il est ébranlé, comme tout le monde, par le souffle venu de la Révolution d'Octobre 1917. C'est que l'intelligentsia européenne de l'époque "s'intéresse" aux évènements en Russie, aussi bien par souci d'esthétisme que pour se faire remarquer. Tant que messieurs les intellectuels bourgeois trouvent "belle" la Révolution, ils en chantent les gracieusetés. Lorsque, peu de temps après, ils sont obligés de prendre en compte les aspects "horribles" d'une guerre civile, ils poussent alors de hauts cris et fuient vers d'autres écoles de "pensée", traduisez : ils se renient aussi passionnément que précédemment, ils s'étaient "engagés".

        Le jeune Marcuse en pince donc pour les Bolcheviks victorieux. Le S-L K. n'est pas bégueule, il ne dira pas que c'était parce qu'ils étaient victorieux.
        Néanmoins, déçu par les errements de la Révolution russe, il intègre le groupe des intellectuels de la République de Weimar (1919-1933). Les rêves triomphants de la Bourgeoisie révolutionnaire du XIXème siècle se sont dissous dans le massacre industriel de la 1ère guerre mondiale. Marcuse et ses co-religionnaires découvrent toute la brutalité des crises capitalistes, aspect qu'ils ne soupçonnaient guère, étant nés avec une cuillère en argent massif en guise de sucette. Ainsi donc, dans la société du profit, aucune classe sociale n'est assurée de conserver ses "acquis" sociaux, pas plus les classes moyennes que le prolétariat, pas plus la paysannerie que nombre d'"aristocrates".

        Il en découle une certaine sympathie d'Herbert pour la classe salariée et la doctrine révolutionnaire dont elle s'est dotée. Cela n'ira pas jusqu'à l'acceptation des mesures politiques indispensables en vue d'une révolution organisée : la dictature du prolétariat effraie beaucoup plus les "philosophes" que celle de la classe capitaliste.

        Marcuse et d'autres théoriciens fondent "l'école de Francfort", qui tente d'hybrider marxisme et psychanalyse. Ce qui préoccupe fortement ces gens-là, ce n'est pas l'esclavage salarié, mais la répression bourgeoise qui en découle.
         Pour mieux saisir l'intérêt privilégié de Marcuse and consorts pour un aspect de la dictature de classe du Capital, il n'est pas inutile de lire ce qu'en disait en 1870 l'écrivain et polémiste russe Alexandre Herzen :

        "...le bien-être peut-il être atteint par tous dans l'ordre actuel ? Notre civilisation est une civilisation de la minorité ; elle n'est possible qu'avec le travail grossier de la majorité (...)
        Quand tous ne peuvent pas bien vivre, que quelques-uns vivent au moins, qu'un seul vive aux dépens des autres, pourvu qu'à quelqu'un il fasse bon vivre. C'est seulement de ce point de vue qu'on peut comprendre l'aristocratie. L'aristocratie n'est en général qu'une espèce d'
anthropophagie plus ou moins civilisée ; (...) Tant que la minorité développée, tout en absorbant à son profit la vie de générations entières, soupçonnait à peine pourquoi la vie lui était si facile ; tant que la majorité, tout en travaillant jour et nuit, soupçonnait à peine que tout le fruit de son son travail allait à d'autres, tous considéraient cet état de chose comme naturel, et le monde de l'anthropophagie pouvait se maintenir".

        Les couches improductives sont de plus en plus culpabilisées par la marche inexorable du Capital et se voient contraintes d'offrir leurs services - généralement à teinte "humaniste" et réformatrice - à la classe dominante.
        
Toute l'école de Francfort - Marcuse compris - constate un manquement à la promesse tenue par la Bourgeoisie révolutionnaire du siècle précédent : le "bonheur radieux" n'est pas pour tout le monde, il est même réservé à une étroite minorité privilégiée.
       
         Dans une interview au journal La Reppublica en 1979, Herbert le dit :

        "La révolution moderne consiste en ceci : dans la révolte des hommes - auxquels on a inspiré des besoins - contre le fait qu'on ne peut plus satisfaire ces besoins".

          Déclaration fort intéressante qui inspire au Sous-Lieutenant 2 remarques :

          - on a là, "lyophilisé", tout un versant de Mai 68 : les futures classes moyennes, auxquelles les "30 Glorieuses" ont inspiré un besoin passionné de consommer, se révoltent contre l'archaïsme des vieilles badernes encore en place à l'époque ;

                 - "le fait qu'on ne peut plus satisfaire..." Qui ça, "on" ? Il n'y a pas 36 solutions : Marcuse pense aux gens comme lui, appartenant à des couches sociales autrefois d'élite, désormais tenues de servir la conservation du système (autrement, Herbert aurait eu la conscience professionnelle de préciser et quand les générations de travailleurs qui l'ont précédé avaient pu "satisfaire leurs besoins" !).
        Mai-2068-20.jpg(Mai 1968 à Berlin)
  
         Plus loin dans l'interview, Marcuse dit encore :

       "Dans un monde qui est tombé dans le prosaïque, il faut avant tout réintroduire la dimension esthétique".

         
Lecteur concentré, cette phrase ne te dit rien ? Le S-L K. a-t-il précédemment oeuvré pour des pommes ? Bien, alors il faut ressortir l'indicible du sarcophage où il s'était mis en pensée hibernative :

michel_onfray-noir-buste.jpg("ré-introduire la dimension esthétique" dans une réalité "prosaïque", c'est bien ce qu'il propose, cet indicible-là)


        Tout comme Marcuse dans "L'Homme unidimensionnel", l'onfrayique essayiste critique ce qu'il appelle la "pensée unidimensionnelle", càd l'idéologie capitaliste aussi bien que la théorie de Marx / Engels.
         L'imposfrayrateur écrit également :

         "D'un côté l'esthétique et l'aspiration au sublime, de l'autre la revendication, sous couvert de scientificité, de prétendues vérités toutes utiles à la cristallisation et à la solidification des mensonges de groupe, voilà les termes de l'alternative".

        
Par cette déclamation en faveur de l'esthétisme "sublime", Onfray se place délibérément en dehors de toute action, toute lutte, toute prise de conscience collectives.
          Bien qu'
avec un soupçon d'énervement nietzschéen il taxe Marcuse de "freudo-marxiste", par ailleurs l'Onfayiure recommande chaudement la lecture de "Eros et Civilisation" et "L'Homme unidimensionnel".

         Fin du détour par l'Archevêché de Caen, retournons à Herbert.
         Dans les "Grundrisse", Karl MARX écrivait :

          "Ainsi, combien paraît sublime l'antique conception qui fait de l'homme (quelle que soit l'étroitesse de sa base nationale, religieuse et politique) le but de la production, en comparaison de celle du monde moderne, où le but de l'homme est la production, et la richesse le but de la production. (...) C'est pourquoi le juvénile monde antique apparaît comme un monde supérieur. Et il l'est effectivement, partout où l'on cherche une figure achevée, une forme et des contours bien définis. Il est satisfaction à une échelle bien limitée, alors que le monde moderne laisse insatisfait, ou bien, s'il est satisfait, il est trivial".

                S'il apparaît que Marcuse reprend en partie cette analyse à son compte, c'est parce qu'il détourne sciemment son regard - à l'instar de l'aristocratie intellectuelle bourgeoise dont il fait partie - des bas-fonds de la société pour le porter sur quelque chose qui s'accorde mieux avec son idée de "jouissance" : le monde antique. Herbert voit dans le monde contemporain tombant dans le "prosaïsme" la justification d'un retour aux "valeurs" du passé (là où Marx y découvre les prémisses de la libération totale de l'espèce humaine).

             Côté Marcuse, lamentations et souhaits du retour à la "beauté" du "bon vieux temps" sont récurrents. Il veut, comme nombre de leaders des années 60 (et aujourd'hui Monsignore Onfray), le bonheur ici et tout de suite, sans luttes de classes, sans affrontements violents, sans guerre civile, sans...révolution prolétarienne. Illusoire bonheur consommatoire qui enduit conséquemment l'idéologie "hédoniste" de qui-vous-savez.
            
De toute sa volonté de philosophe, Herbert désire que la croissance capitaliste soit mise sur le champ à disposition de celui qui veut "jouir sans entraves", celui qui se "rebelle" contre "l'éthique" du travail salarié. Parce que, dans le monde de Herbert et de qui-vous-savez, la classe salariée est essentiellement composée d'individus assez conformistes pour travailler non par nécessité,  mais par "choix éthique" !

            Cependant, Marcuse sent bien que ce désir d'immédiat est irréalisable sous le capitalisme :

        "Je considère que le phénomène essentiel de notre époque est le fait que le prolétariat marxiste [selon lui, Marx a "inventé" le prolétariat] a été remplacé par la classe moyenne, par les petits-bourgeois. Ceux-ci commencent à se révolter contre les grands monopoles qui désormais les écrasent, précisément comme le vieux capital écrasait le prolétariat du temps de Marx [c'est vrai qu'aujourd'hui, le "jeune" capital n'écrase plus les prolétaires, n'est-ce pas ?]. (...)
             C'est une aberration : si on en est arrivé à ce point, c'est parce que depuis un siècle on a oublié [encor le "on" de l'aristocratie déçue et déchue] la dimension esthétique, la seule qui puisse galvaniser un monde avide de penser, d'aimer, d'admirer, et qui n'est décevant pour certains [dont l'auteur de ces lignes fait visiblement partie] que parce qu'on leur a ôté les moyens d'en jouir".

           
Une façon comme une autre de reprocher aux salariés d'avoir vendu leur âme épris d'esthétisme, d'amour et d'eau fraîche pour une bouchée de pain prosaïque et ainsi, d'avoir contribué à la déchéance des esthètes, des hédonistes dandys et autres mirlitons fantasmatiques de la culture bourgeoise en décadence.

            Voilà la revendication frustrée de ceux qui, sans accomplir dans la société bourgeoise de tâche productive, reçoivent de celle-ci leur pitance en échange de moult génuflexions théoriques déguisées en charges "rebelles".
       A la décharge d'Herbert Marcuse, il a toujours eu conscience des limites de la marginalité esthétisante. Dans "L'Homme unidimensionnel", il dresse un constat lucide de la situation désespérée de la société capitaliste. Avant d'autres il se condamna à l'impuissance théorique et politique. Aujourd'hui, les Onfray and consorts ont repris la chandelle.

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